Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Jan Blanc raconte "Le siècle d'or hollandais" dans un énorme livre illustré

Paru chez Citadelles & Mazenod, l'ouvrage part de 1566 pour aboutir vers 1720. L'approche est à la fois artistique, économique et historique. Il y aura une suite.

La couverture du livre avec un fragment de nature morte peinte en collaboration par Frans van Mieris I et Adriaen van der Spelt.

Crédits: DR

C’est gros. C’est lourd. Et c’est encombrant. Depuis 1965, les éditions Mazenod,puis Citadelles & Mazenod mettent sur le marché d’épais volumes placés sous le signe des arts et des civilisations. Une formule aujourd’hui éprouvée. Toutes les périodes ou presque y ont passé, de la préhistoire pariétale (ou des parois de cavernes, si vous préférez) à la création moderne. Il reste pourtant des choses à dire, ou plutôt à écrire. La preuve! Doyen de la Faculté de lettres de Genève, où il enseigne l’histoire de l’art moderne (XVIe-XVIIIe siècles), Jan Blanc a sorti pour Noël un «Le siècle d’or hollandais». Un tome sur le XVIIe, allant de 1566, année du grand iconoclasme, à 1720 environ. Un grand siècle, en quelque sorte. Le texte brasse quelque chose comme huit générations. On ne devenait pas souvent vieux, à l’époque.

Première chose, Jan Blanc. Je vois que vous maintenez l’expression «Siècle d’or», alors que le Musée historique d’Amsterdam vient de l’abolir pour cause d’esclavage et de colonialisme. Les Néerlandais étaient alors présents de l’Afrique au Japon, en passant par l’actuelle Indonésie et le Brésil…
La notion de «Siècled’or» peut apparaître comme illusoire pour les Pays-Bas, comme pour le «Siècle d’or» espagnol, qui correspond aussi au XVIIe. Il serait de même possible de rejeter l’idée d’un «Grand Siècle» pour la France ou de celui des Lumières. Mais l’expression n’a rien de gratuit. Elle correspond à l’idée du temps. Dans les années 1640, les Néerlandais, qui s’étaient révoltés vers 1580 de manière illégitime (en invoquant du reste le Genevois d’adoption Théodore de Bèze!) contre un pouvoir espagnol jugé injuste, avaient l’impression de vivre un temps béni. Ils utilisaient donc l’expression, aujourd’hui contestée et contestable. Une partie de leur fortune provenait en effet de pays exploités, même si ce n’est pas eux qui y ont amené là un esclavage qui existait bien avant eux. Leur utopie de 1580 s’était transformée contre toute vraisemblance en réalité. Ce petit pays était devenu la plus grande puissance économique mondiale. Cela dit, il a fallu un réel courage au le Musée historique d’Amsterdam pour soulever la question. Contrairement aux universités, volontiers démystifiantes, le milieu des musées reste très conservateur.

Un paysage d'Hendrick Avercamp, "le muet de Kempen". Photo DR.

On parle par ailleurs depuis longtemps, devant le luxe alors déployé aux Pays-Bas (qui consommaient notamment 70 000 peintures nouvelles par an), d’«embarras de richesse».
C’est la théorie d’un livre de l’Américain Simon Schama, paru en 1987. Il offre pour moi le défaut de voir les Provinces Unies comme un pays à large majorité calviniste, alors que ce n’était pas le cas. Il faut attendre la fin du XVIIe pour que les protestants stricts tiennent le haut du pavé. En 1650, par exemple, la population se divise encore en trois tiers. Un de protestants effectivement, mais également un de catholiques et un troisième regroupant tout le reste, des Juifs aux dissidents réformés comme les anabaptistes ou les mennonites. Certes, seuls les premiers relevaient d’une église reconnue par l’État. Le poids des autres n’en demeurait pas moins considérable. Je montre du reste dans mon livre nombre de toiles commandées par des clients catholiques.

Votre ouvrage remet du reste le client au centre du débat.
On a longtemps voulu, depuis le XIXe siècle, faire de l’abondante production néerlandaise de l’époque un art conçu pour le marché. Un pur produit. C’est oublier que les pièces les plus importantes, celles nécessitant un investissement d’argent et de temps de la part de l’artiste, résultaient de contrats. C’est le cas du portait, bien sûr, mais aussi des nombreux tableaux d’histoire: mythologie, Bible ou événements tirés de l’actualité. Au début du siècle, avant que les choses se nivellent vers 1660, il s’agissait là d’une part capitale de la production. Les changements de goût survenus depuis lors ont occulté cette vérité à nos yeux. Certains créateurs cotés, qui donnaient alors dans le genre noble, ont été presque oubliés. J’ai tenu à montrer nombre de leurs réalisations dans le livre. Il y a là du Gerrit van Honthorst, du Caesar van Everdingen, du Jan Antonisz van Ravensteyn… Il n’y a pas que Rembrandt qui ait réalisé des compositions mythologiques ou religieuses! On aimerait à ce propos bien posséder celles du catholique Vermeer, dont la moitié du corpus a disparu avec le temps.

Une mythologie maniériste de Hendrick Golzius. Photo DR.

Vous rendez aussi sa place à la famille d’Orange, dont descend le roi actuel.
C’est normal. Les Pays-Bas constituaient certes alors une république, mais une république dotée d’une Cour. Les Orange cousinaient avec les souverains. Ils étaient en rapport avec eux. Le pouvoir réel ne leur appartenait pourtant pas, à leur plus grand dépit d’ailleurs. Les Orange remontent très loin dans le temps. Guillaume le Taciturne a pris la tête de la révolte vers 1570, un peu à contre-coeur. C’était à l'opposé de ses principes. Il y a autour de ses descendants d’anciens nobles, dont certaines lignées ont perduré jusqu’à l’heure actuelle. Il est clair que cette situation paradoxale a joué son rôle pour les arts. Peintre religieux caravagesque à ses débuts, Honthorst est ainsi devenu un portraitiste de Cour.

En partie historique, votre livre fait de la guerre contre la France des années 1672-1678 un tournant.
Il y a un avant et un après. La suite marque un déclin, créatif et économique. Pour certains historiens, cette crise financière remontait plus loin. Après le formidable élan des années 1620, la croissance se tasse vers 1640. Le pays vit dès lors sur ses acquis. Après 1678, la classe aisée se retrouve de plus sous l'influence de Paris, en tout cas sur le plan culturel. Il y a une sorte de tassement intellectuel. L’inventivité diminue. L’écart entre les fortunes se creuse. La chose se sent avec l’essor de la «peinture fine», où chaque tableau de certains artistes très cher comme Gérard Dou ou les Mieris prend des centaines d’heures.

Une Marie-Madeleine d'Abraham Blomaert. Photo DR.

Est-ce ce qui rend le XVIIIe siècle néerlandais peu intéressant?
Le livre s’arrête vers 1720. A ce moment se produit un double phénomène. Les artistes restés sur place tendent à se fossiliser. Ils reproduisent indéfiniment les mêmes formules. Cependant, les meilleurs d’entre eux ont émigré, diffusant à l’extérieur un véritable style. Il y a des Hollandais à Düsseldorf, à Berlin, à Paris et surtout à Londres, où ils occupent des places de choix. Certains y innovent. Il ne faut pas oublier que Gaspar van Wittel, devenu Gaspare Vanvitelli, invente à Rome le védutisme, qui deviendra l’un des grands genres vénitien du XVIIIe siècle avec Canaletto.

La peinture hollandaise du «siècle d’or» va alors atteindre des prix énormes sur le marché.
Elle forme la base des grandes collections bourgeoises du XVIIIe siècle, réunies avec beaucoup d’argent. Jusque là italien, le goût général devient alors néerlandais. Les peintres français, pour prendre un exemple, en tirent habilement la leçon. Il y a du flamand chez Watteau, chez Greuze ou chez Chardin, mais adapté au milieu parisien. On peut estimer que le déclin sur place se voit largement contrebalancé par un triomphe européen. Celui-ci se focalisera cependant sur les genres que nous estimons aujourd’hui spécifiques. Je citerai les paysages, les marines ou les scènes de genre. Un critique comme Théophile Thoré-Burger, au XIXe siècle, distinguera ainsi de manière artificielle une mouvance néerlandaise, à dominante comme il se doit protestante, et un goût flamand, typiquement catholique. Rembrandt contre Rubens.

Jan Blanc. Photo Babelio.

Prévoyez-vous une suite?
Oui, mais en remontant dans le temps. Un second tome ira de 1400 environ à 1580 .Il traitera du coup des Pays-Bas dans leur ensemble, avec des possessions bourguignonnes tombées par héritage dans l’escarcelle de l’Espagne. Je vais tenter de montrer que les ruptures que les historiens voient traditionnellement constituent un leurre. La partition survenant à partir de 1580 entre les provinces Unies et la Flandre restée sous la tutelle des Habsbourg n’est totale ni en art, ni même en politique.

Au fait, Jan Blanc, pourquoi avez-vous choisi la Hollande et non pas un autre pays?
Parce qu’il faut bien se décider! Il me semble important de pouvoir développer des formes d’expertise. On ne peut pas tout savoir. Une certaine limitation devient nécessaire. Pour approfondir une chose, il faut aller jusqu’au bout. Connaître ce qui s’est publié depuis l’époque et se tenir au courant des dernières parutions. Il sort aujourd’hui beaucoup de livres. Trop, sans doute. Les découvrir prend du temps. J’ai commencé par l’Italie. Je me centre depuis longtemps sur la Hollande, où il me semble encore y avoir des choses à dire et à montrer. Mais je publie aussi sur l’Angleterre. Je sors prochainement un ouvrage sur la peinture historique en Angleterre au XVIIIe siècle. Un sujet rarement abordé.

Pratique

«Le siècle d’or hollandais», par Jan Blanc, aux Editions Citadelles & Mazenod, 608 pages.

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