Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Isabelle Barbéris dénonce la main-mise du politiquement correct sur les arts

L'universitaire s'intéresse avant tout au théâtre et à l'opéra, mais il serait permis d'extrapoler du côtés des beaux-arts. Cet essai français me semble très pertinent pour la bien-pensante Genève.

Isabelle Barbéris lutte contre les nouvelles censures.

Crédits: DR, publiée sans nom d'auteur par "Le Point"

Il a longtemps rampé, comme le serpent. Aujourd'hui, le politiquement correct crache son venin contre tous les contrevenants. C'est la police des mœurs. C'est le langage policé. L'individu ne s'exprime plus aujourd'hui que par son biais. C'est pour lui une manière de fausser la réalité, voire de la nier. Inutile de dire que cette façon de voir et de dire nous vient des Etats-Unis, ce haut lieu de l'hypocrisie puritaine. L'important n'est pas là-bas de ce que l'on pense, mais ce que l'on exprime en public avec des airs de bonne sœur effarouchée.

Le politiquement correct influe comme de juste sur les différentes pratiques artistiques. Maître de conférences à Paris-Diderot, Isabelle Barbéris montre aujourd'hui l'étendue des dégâts en publiant «L'art du politiquement correct». Un ouvrage édité par le PUF, autrement dit les Presses Universitaires de France. La réflexion de l'auteur (là, je devrais écrire «auteure») est née d'une participation à un débat pré-enregistré sur une chaîne TV arabe à propos de «Soumission» de Michel Houellebecq. Ses interventions se sont vues censurées dans le montage final, sauf une phrase inintelligible. Isabelle en a déduit que son propos ne demeurait pas assez lisse. La Française a tendu depuis ses antennes. «J'ai ressenti un malaise dans la fréquentation de certaines idées très répandues dans le domaine de l'art et de la culture que j'étais amenée spontanément à nommer «politiquement correctes» sans être cependant jamais satisfaite de l'apport de ce qualificatif toujours placé au débotté dans le cours de la conversation.»

Condamnations rétro-actives

Le résultat de ses recherches part dans toutes directions, puisque le mal court. Nous ressentons ses effets avant d'en découvrir les causes. Avec les réseaux sociaux, nous vivons dans un univers d'appel au boycott permanent pour motifs de malséance. Avec effets rétro-actifs, évidemment! Il nous faudrait rejeter tous les films de Roman Polanski ou de Woody Allen pour d'évidentes raisons sexuelles. Eviter les auteurs suspects à une seule occasion de racisme, d'anti-sémitisme, de sexisme ou d'homophobie. Rejeter en bloc les classiques du théâtre. Dans une ahurissante citation, en page 187, Isabelle Barbéris répercute les propos d'un élève du Conservatoire, organisme subventionné s'il en est. «Le fait de reprendre des textes du passé véhicule un état de fait, ce sont des problématiques qui ont été au cœur et dont il faut se détacher au plus vite.» Fini, le répertoire! Uniquement des écritures de plateau! D'ailleurs, si on écoute vitupérer Françoise Vergès, tout a été «contaminé». Au rebut la culture classique! Vive celles des Indigène de la République!

Le final de "Carmen" à Florence en 2018. C'est Don José qui meurt. Photo Euronews.

Ce qui frappe en effet Isabelle Barbéris, c'est l'exaltation forcenée non pas de ce qui unit, mais de ce qui divise. Les minorités veulent prendre le pouvoir. Le simple fait d'être différent donne droit à la parole. Nul ne peut plus la prendre à votre place, par manque de légitimité. On se souvient de la polémique (il est vrai que vous ne vous rappelez sans doute pas, tant les polémiques deviennent fréquentes...) autour de Scarlett Johansson devant incarner au cinéma un personnage transgenre. Eh bien non! Seul un transsexuel a le droit de le faire. L'actrice a dû renoncer et s'excuser. On pourrait aller plus loin, mais Isabelle fréquente davantage les «arts vivants» que ceux des musées et des galeries (qui ne sont pas morts pour autant!). Il y a parfois des affrontement aux Etats-Unis pour savoir si des photographes blancs ont le droit, ou non, de prendre des images de modèles noirs. Ne voudraient-ils pas les réifier? Se les approprier? Poursuivre ainsi ce colonialisme dont l'évocation à tout bout de champ tient aujourd'hui de la paranoïa?

Le délire "Carmen"

La plupart des exemples cités proviennent donc ici du théâtre. Mieux encore de l'opéra, où des metteurs en scène politisés finiront par introduire des images de camps de concentration jusque dans les opérettes de fin d'année. «Je ne vois pas de domaine où l'académisme postmoderne s'affirme le plus magistralement que dans celui de la mis en scène d'opéra, vu l'effet de moyens renforcés. Tout devient plus monumental, et de ce fait plus caricatural.» Avec de l'argent public, vu qu'il n'existe pas d'opéra privé, un chef-d’œuvre musical se voit bousculé «afin de lui rendre un corps neuf, accordé au Monde Nouveau.» Et Isabelle Barbéris de citer «Carmen», interdite pour tabagisme par l'Australie en 2014. Tuant Don José à Florence en 2018 afin de compenser les violences faites aux femmes. Située dans un camp de Roms je ne sais plus où. Changée en reine encore ailleurs afin d'illustrer cette fois un pouvoir féminin à venir. Pauvre Mérimée! Pauvre Bizet! Ils n'avaient pourtant pensé qu'à une espagnolade.

"The Square" bien sûr. Un film qui s'attaque vigoureusement aux excès de l'art contemporain. Photo DR

Si la partie spectacle se voit solidement argumentée, manque donc le côté beaux-arts, même si l'auteur(e) cite abondamment le film «The Square». Il y aurait pourtant à dire. Comme je vous le rappelle souvent, l'appareil critique se révèle ici en plein délire. Un délire envahissant de nos jours les écoles, inventées pour véhiculer les idées toutes faites (je pense la même chose des universités). Une certaine relativisation fait également défaut au bouquin. Ce qui me frappe, c'est que toute minorité, des vegans aux anti-spécistes, veut maintenant se faire passer pour une majorité. Avec le droit d'édicter des conduites. En matière de divertissement, je crains en effet que le public moyen, la fameuse majorité silencieuse, préfère les séries télévisées ou la soirée passée à voir «Les Tuche 3» en attendant «Les Tuche 4» aux scènes officielles. Des scènes où la contre-culture d'antan est devenue la culture officielle d'aujourd'hui, et par conséquent un nouvel académisme. La chose me semble évidente à Genève, qui caricature (avec un fric monstre) une France caricaturant les Etats-Unis en la matière. Je me souviens ainsi d'un "Genève ta gueule" sur l'intégration multiculturelle au Musée Rath où il n'y avait aucune image de Genevois d'origine. Il faut pourtant bien s'intégrer à quelque chose... Mais que voulez-vous! Genève se veut "sociale et solidaire".

Question de style

L'ouvrage d'Isabelle Barbéris est bien fondé. Bien documenté. Bien argumenté. Il lui manque juste le brillant de l'écriture. La dame ne quitte jamais le moule universitaire, autre genre fortement codifié, avec ce qu'il suppose de références, de mots abstraits, de citations et d'amour de l'entre-soi. Une chose qui n'empêche pas la Française d'attaquer "Le Monde", qui lui semble "le journal officiel du politiquement correct progressiste" Mais peut-être me suis-je en fait trompé sur la nature de l'objet. Il ne s'agit pas d'un pamphlet, mais d'un essai. Essai à transformer alors, dirait-on dans le monde du rugby.

Pratique

«L'art du politiquement correct», d'Isabelle Barbéris, PUF, 205 pages.


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