Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Irina Antonova est morte à 98 ans. Elle était la dame de fer du Musée Pouchkine

L'historienne de l'art était entrée en 1945 dans l'institution qu'elle a dirigé de 1961 à 2013 pour continuer ensuite à organiser des expositions. Elle n'avait pas que des amis!

Irina Antonova dans les années 2000.

Crédits: DR.

C’était un monument à la fois national et nationaliste. Irina Antonova a résisté à tout, sauf à la Covid. Elle est morte à Moscou au sortir de l’hôpital le 30 novembre. La dame avait tout de même 98 ans et des problèmes cardio-vasculaires. La jeunesse éternelle n’existe pas, même si l’historienne de l’art aura dirigé le Musée Pouchkine de Moscou de 1962 à 2013. Un record que de devoir partir à 91 ans! Mais si l’on pense que l’actuelle tête de l’Ermitage de Saint-Pétersbourg Mikhail Piotrovski est le fils du directeur précédent, on se dit que tout reste possible dans ce pays pas comme les autres.

Irina Antonova était donc née en 1922. Elle avait été engagée au Musée Pouchkine, alors moyennement important, en avril 1945. C’est là que les impressionnistes haïs par Staline avaient été partiellement accueillis en 1948, après dissolution d’une autre entité. Ils provenaient pour l’essentiel des collections Morozov et Chtchoukine, saisies à la Révolution. Irira, qui aura connu tous les nouveaux tsars de Staline à Poutine en passant par Brejnev, avait été nommée par Nikita Khroutchev à la direction en février 1961. Elle restera impérialement à son poste avant de commettre un premier faux-pas en 2013. Sur un plateau TV, face à Vladimir Poutine, elle avait demandé sans crier gare à ce que le Pouchkine récupère, afin de recréer l’ensemble, les toiles de Renoir ou de Gauguin de l’Ermitage. Elle avait oublié que son interlocuteur est Pétersbourgeois… La nonagénaire s’était donc vue écartée au profit de Marina Lochak. Mais pas expulsée. Devenue honoraire, elle a organisée des expositions au Pouchkine jusqu’en 2017.

Ouverture à l'Occident

La presse internationale n’a pas tari hier de louanges sur cette femme d’un mètre cinquante à la poigne d’acier. La mort constitue un bref état de grâce. Quand «L’Express» l’avait rencontrée en 2016 (ce qui était sans problème Irina Antonova parlant parfaitement le français), il avait souligné sa «santé de fer», son «irréprochable compétence», mais aussi sa «petite dose de despotisme». L’hebdomadaire rappelait ainsi que le personnel l’appelait, derrière son dos, «la vieille bolchevique». L’ouverture de la dame avait été marquée non pas par sa souplesse mais par son amour de l’Occident, son goût d’une peinture encore à risques en URSS, l’organisation de conférences et de concerts. Le Pouchkine était devenu grâce à elle un îlot non pas de liberté, ce qui eut été beaucoup demander, mais de tolérance. Exposer Picasso à Moscou en 1956 (elle n'était encore que commissaire) constituait une audace, même si l’Espagnol avait adhéré en France au Parti communiste fin 1944.

Le Musée Pouchkine. Photo DR.

S’il y avait cependant une chose avec laquelle Irina ne transigeait pas, c’étaient les restitutions. Il n’aurait pas fallu lui dire que les Morozov et les Chtchoukine avaient été spoliés en 1917-1918. Et rien n'avait à retourner d'office en Allemagne! On connaît son credo: «La Russie ne doit rien à personne.» Le pays avait assez souffert entre 1941 et 1945. Les biens culturels saisis constituaient une juste compensation aux destructions nazies. La Russie avait certes renvoyé à Dresde en 1955 les toiles de sa pinacothèque. Mais il s’agissait alors d’un «pays frère». Pour la suite, pas question de baster. La Douma a d’ailleurs suivi ce principe. N’empêche qu’après la perestroïka Irina Antonova a dû reconnaître de nombreux mensonges. Le plus connu reste l’existence du «Trésor de Priam», rapporté de Berlin. Il avait toujours été dit détruit, selon la doxa, par une bombe en 1945.

Succession assurée

Tout cela c’est à la fois le passé et le présent. Il n’y aura plus d’Irina Antonova arrivant chaque matin tôt dans son bureau pour en sortir sur le coup de 20 heures. Marina Lochak, qui lui a succédé, est une femme moderne, frottée à l’art contemporain, amie d’artistes vivants… et sans états d’âme par rapport aux rapines de l’Armée Rouge. Elle montre ces dépouilles sans problèmes. Comme elle l’expliquait en 2019 dans «La Gazette de l’Hôtel Drouot» (qui constitue par ailleurs un excellent journal), le véritable scandale était d’avoir caché des œuvres au public pendant des décennies. Elle-même prône un «décorsetage» du Pouchkine. Il prête davantage à l’extérieur et montre beaucoup de choses au public russe et aux touristes. Le monde change...

Marina Lochak, la "successeure". PhotoXPress.

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