Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

"Indiennes, Un tissu à la conquête de monde". Prangins pérennise l'exposition

En 2018, ce commerce aux mains des Suisses avait attiré l'attention du public. Il y était notamment question d'esclavage commis à partir de l'Afrique aux XVIIIe et XIXe siècles.

L'affiche de la nouvelle présentation de Prangins.

Crédits: Musée nationa, 2021.

Le Musée national suisse se met en file indienne. Du moins dans son annexe romande de Prangins. Je vous explique. En avril 2018, afin de célébrer dignement les vingt ans de l’inauguration du château (après une durée des travaux presque aussi longue!), l’institution proposait une nouvelle exposition temporaire. Rien d’affriolant en apparence. Il s’agissait de présenter des indiennes. Autrement dit des cotonnades imprimées, comme il s’en est produit des tonnes en Suisse au XVIIIe siècle. A Genève en particulier, près du quai des Bergues actuel. Mais aussi à Neuchâtel et en France, avec des entreprises fondées là-bas par des protestants suisses. L’argent est calviniste, tout le monde sait cela.

L’exposition partait bien sûr d’un désir de l’équipe aujourd’hui dirigée par Helen Bieri Thomson. Elle avait été accélérée grâce à l’acquisition en 2016 par le Landesmuseum (on parle allemand à Zurich!) d’une énorme collection privée de pièces réalisées avec des indiennes, ou des coupons desdits tissus. Les plus recherchés et les plus rares de ces derniers demeurent en effet aujourd'hui les bouts des pièces, avec le nom et l’origine de la marque. Une preuve indubitable. Les fabriques ont en effet toutes réalisé des produits analogues, quelquefois en se refilant les planches de bois ou les cuivres servant à imprimer. Une chatte n’y retrouverait pas ses petits. Pour ce qui est de Genève, où les Fazy ont fait fortune avec les indiennes, il ne subsiste ainsi presque plus rien de tangible. Il ne figurait aucun vestige genevois sûr dans l’ensemble, pourtant exhaustif, acquis du collectionneur Xavier Petitcol. Un homme faisant aujourd’hui figure d’expert en la matière.

Des tissus enfin lavables

Comparées aux luxueuses soieries brochées ou damassées, les indiennes restaient des créations modestes, et relativement bon marché. Il en est de jolies, comme les toiles de Jouy de la manufacture Oberkampf dessinées par le peintre Jean-Baptiste Huet. Il en existe surtout énormément de simples et de banales, en dépit de leurs vifs coloris ayant très bien passé le cap du temps. Ce qui a donc passionné le public, il y a trois ans, c’est plutôt la circulation de ces tissus. Le côté mondialisation. Se retrouvaient là le coton indien, l’impression européenne et la diffusion en Afrique. Une diffusion liée au commerce triangulaire, autrement dit à l’esclavage. Un mot magique à l’heure actuelle, où les Noirs entendent demander des comptes aux Blancs. Les descendants des esclavagistes se voient priés de battre leur coulpe à la suite des universitaires. Notons au passage que les caravaniers arabes, nécessaires au trafic humain, restent dispensés de toute culpabilité tout comme les tribus africaines vendant leurs prisonniers vaincus…

Le public a donc fait un énorme succès à «Indiennes, Un tissu révolutionne le monde». L’exposition reste le plus gros chiffre de fréquentation (22 000 visiteurs) du château de Prangins, qui n’a il est vrai pas compté tant de triomphes publics que ça. D’autres indiennes sont apparues peu après au Musée d’art et d’histoire de Neuchâtel, lieu maudit s’il en est. La chose sentait le réchauffé, même si les commissaires présentaient ici d’autres pièces. La présentation se révélait en plus affreuse. On pouvait donc légitimement penser être arrivé au bout du rouleau… de tissu. C’était compter sans la volonté de l’équipe de Prangins d’aller jusqu’au bout des choses. Elle a donc imaginé une présentation permanente que le public peut découvrir dans les combles depuis le 8 mai. Une mise en scène couplée avec un Centre des indiennes. Centre d’études scientifiques, bien entendu.

Prohibitions

Il a fallu pour cela résumer l’exposition de 2018, qui s’étirait sur deux niveaux. Montrer moins de pièces, sans sacrifier pour autant la partie didactique. Le public devait comprendre comment l’indienne, enfin lavable contrairement aux soieries, a pris son essor. La manière dont elle s’est démocratisée, même s’il a toujours subsisté des produits hauts de gamme satisfaisant le goût aristocratique d’une simplicité à la Jean-Jacques Rousseau. L’équipe du musée avait aussi à illustrer, avec des exemples pratiques, la manière dont une énorme industrie, occupant à Genève presque autant de bras que l’horlogerie, a réussi à prospérer en dépit des prohibitions. La France de Louis XIV et de Louis XV la regardait d’un sale œil dans la mesure où les cotonnades tuaient d’autres activités textiles. Il fallait enfin expliquer comment, à un certain moment du XIXe siècle, cette activité qui semblait si brillante a commencé à s’étioler. Puis à sombrer. Notez qu’à ce propos il y a sous les toits de Prangins un espace nouveau consacré aux usines glaronaises des années 1880, qui s’étaient trouvé de nouveaux débouchés en Indonésie. La chose permet notamment de montrer un sarong fait de coton indien imprimé en Suisse à motifs cachemire. Mondialisation, mondialisation...

Il reste cependant clair que le public se passionne aujourd’hui davantage pour l’esclavage, très tardif aux Etats-Unis et encore davantage au Brésil. L’indienne formait une monnaie d’échange avec les plus puissantes tribus africaines, comme la verroterie avec les chefs indiens d’Amérique. Elle habillait aussi, avec des pièces de la plus basse qualité, les Noirs exportés de force en Amérique. Il y a ainsi là un échantillon particulièrement pauvre qui en prend à Prangins un aspect de relique. Les cartels s’attardent d’ailleurs sur cet aspect douloureux, auquel des Suisses se retrouvent donc mêlés. Triangulaire ou non, le commerce jongle avec la morale. Et cela à toutes les époques. On ne parle pas pour rien d’un «nouvel esclavage» aujourd’hui avec les livreurs sous-payés et exploités de certains produits commandés en ligne, même si ces gens ne sont Dieu merci pas encore vendus aux enchères…

Pratique

«Indiennes, Un tissu à la conquête du monde», château de Prangins, exposition permanente. Tél. 022 994 88 90, site www.chateaudeprangins.ch Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 17h.

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