Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Impossible d'ouvrir une galerie à Genève! Aucune banque ne lui créera un compte

Les restrictions empêchent la relève d'une profession par ailleurs très fragilisée. Depuis 2008 environ, le marché de l'art se retrouve sur une liste noire en Suisse.

Jeudi 3 septembre, ce sont les Bains. Parler de «Nuit» comme le fait le site associatif, semble cette fois vraiment abusif. Tout commencera le matin dès 11 heures, et le soleil se couche encore tard à la fin d’été. Les amateurs vont donc découvrir les dernières propositions des galeries. J’ai envie d’écrite «les survivantes», même si aucune n’a ici disparu cet été à l’exception de S & F Art Gallery, rue du Vieux-Billard, qui n’a jamais fait partie de l’Association. Comme chaque année, mais davantage cette fois que les précédentes, certaines maisons craignent pourtant pour leur proche survie. Ne lit-on pas partout depuis le mois de mars qu’un tiers des espaces de ce genre risque de disparaître? Un chiffre lancé par le Parisien Emmanuel Perrotin dans la presse française.

Si certaines enseignes peuvent s’évanouir, d’autres viendront-elles les remplacer? Rien de moins sûr en Suisse. La chose tient bien sûr aux insécurités du marché de l’art. Mais pas seulement. Pour rendre une ouverture possible à un débutant (ou à une débutante, la profession s'étant depuis longtemps féminisée), il faut d’abord un lieu. Vous me direz que ce ne sont pas la magasins vides qui manquent en ce moment à Genève ou ailleurs. Mais il y a les prix. Prohibitifs. Les propriétaires ne veulent pas encore jeter du lest, alors que les repreneurs ne se bousculent pas pour les arcades. Soit ils n’ont pas besoin d’argent, l’immobilier restant avant tout pour eux un placement. Soit ils attendent des temps meilleurs et ne veulent pas dévaluer l’ensemble des loyers commerciaux. Il y a bien des commerçants pour réussir parfois à ouvrir leur échoppe, dans des rues jadis aussi huppées à Genève que la Corraterie. Mais il s’agit souvent de «pop stores» déguisés.

Une mauvaise réputation

L’autre problème à régler au préalable est l’ouverture d’un compte en banque. Et c’est là que les choses coincent aujourd’hui vraiment! Il faudrait pour cela que la chose reste possible. Or elle ne l’est plus depuis 2008 environ. «J’ai l’envie et les moyens de me lancer», explique ainsi un jeune trentenaire. «J’ai essayé presque toutes les banques.» Le parcours du combattant a commencé par les plus chic. Le privé fait toujours bon effet, comme en France d’ailleurs. Non! Les géantes helvétiques n’ont pas davantage accepté. Refus à l’UBS et au Crédit Suisse. Les Caisses Raiffeisen, qui font évidemment moins élégant, ne se sont pas davantage laissées fléchir. «Il me reste encore à sonder la Banque Migros, qui paraîtrait tout de même un peu incongrue dans une facture.»

Pourquoi ces réticences, inconnues il y a une vingtaine d’années? Parce que le marché de l’art fait peu sérieux. Pire! Il traîne une réputation de blanchiment d’argent sale. D’escroqueries à la chaîne. Il faut dire que les scandales n’ont pas fait de bien aux honnêtes débutants. Tout près de nous, il y a le Port Franc de Genève. Mauvais pour l’art moderne et contemporain! Plus loin se situe Paris. Mais là, les scandales autour des fausses chaises de Marie-Antoinette (écoulées par un indépendant associé à l’un des plus importants marchands de la capitale), puis tout récemment avec des antiques à la provenance délictueuse, ont jeté l’opprobre sur la profession entière. «Nous devenons tout aussi méfiants pour les bijoutiers et les horlogers», explique une fondée de pouvoir dans une banque privée genevoise. «Il leur faudra aujourd’hui faire leurs preuves avant que nous les acceptions.» La peur des vilaines affaires… même si celles de l’ex-roi Juan Carlos semblent nettement pires. «Si montrer patte blanche est devenu selon nos critères très difficile, un résultat positif n’apparaît cependant pas impossible.» Pas impossible? Ouh, la la… Mieux vaut vendre des chaussettes ou des carottes.

La force du réseau

Alors comment ont fait ceux qui y sont parvenus? J’ai posé la question à un homme spécialisé dans le moderne, et non le contemporain. «Au début, l’obstacle m’a paru insurmontable. Personne ne voulait de moi, non pas comme individu mais en tant que galeriste.» Les difficultés se sont aplanies. «Mon meilleur client était associé dans une banque privée. Ce qui m’était présenté comme irréalisable depuis un an s’est arrangé grâce à lui en un quart d’heure.» Un parrainage, ici amplement justifié. J’ai du coup vérifié ce qui se cachait sous des enseignes apparues depuis une douzaine d’années. Dans un cas, j’ai trouvé le fils d’un associé de banque privée. Dans un autre, il y avait derrière une importante régie immobilière. Dans un troisième, un conjoint richissime venant de vendre son entreprise au plus haut prix. Dans un quatrième un compagnon loin d’être dans le besoin. Certains individus sont plus égaux que d’autres dans la vie (1). Il existe de gros clients à qui l’ont peut mal refuser une ouverture de compte. Et cela même s’il demeure du dernier chic, dans le monde du contemporain, de jouer en permanence l’air de la misère et de la catastrophe imminente. N’ai-je pas entendu dire à une galeriste, aujourd’hui retirée, qu’elle «ne pouvait tout de même pas offrir du champagne à tout le monde»? Elle avait derrière elle une importante marque de montres, en un temps où celles-ci restaient au mieux de leur forme.

Avec ce que vous venez de lire, vous avez compris que les aspirants marchands ne se situent pas au même niveau d’incertitude. Et qu’il y aura peut-être une relève, mais dépendante d’appuis extra-artistiques. Peut-être. Pour la petite maison locale, qui servait naguère à la promotion de peintres locaux, les choses me semblent en revanche râpées… Un paradoxe si l’on pense que la plupart des banques forment depuis quelques années des collections d’art contemporain, histoire de montrer qu’elles sont tournées vers l’avenir et qu’elles adorent la culture. Avec si possible un ancrage local pour flatter une corde sensible. Or à qui les œuvres sont-elles achetées, afin d’orner les bureaux ou de remplir les caves? Pas aux enchères, bien sûr! Ce serait du second marché. Les banques se fournissent en général dans des galeries. Notamment celles de la place. Et c’est comme cela que le cercle devient vicieux.

N.B. Je viens (nous sommes de 3 septembre) de recevoir un autre témoignage genevois. L'auteur raconte son parcours. Voici sa conclusion, heureuse."La solution la plus simple aurait été de transformer la galerie en bar. - nous y avons pensé- . Nous devons notre salut à une banque spécialisée dans un secteur industriel très réglementé pour qui nos obligations n’étaient pas insurmontables."

(1) Je ne dis rien ici de Pace ou de Gagosian, qui sont des multinationales.

Pratique

«Nuit de Bains, jeudi 3 septembre, 17 lieux dans Genève. Site www.quartierdesbains.ch Ouvert de 11h à 21h. Les institutions participantes sont accessibles gratuitement de 18h à 21h.

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