Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Il y a officiellement un Rembrandt de plus. Il se trouve à Allentown, Pennsylvanie

Le tableau avait été désattribué en 1970. Après nettoyage et restauration, il se retrouve admis par les experts. L'histoire de l'art connaît comme ça ses va-e-t-vient.

Le "Portrait de jeune femme"

Crédits: DR

Il y a un Rembrandt (1606-1669) de plus. La chose arrive plus souvent qu’ont le croit. Après une baisse drastique des œuvres autographes admises au corpus durant les années du Rembrandt Research Project (1968-2011), la tendance redevient haussière comme on le dirait en Bourse. Il s’agit la plupart du temps d’œuvres de jeunesse réalisées entre 1625 (l’artiste avait alors 19 ans) et le début des années 1630.

Mais avant de gloser sur la chose, la bonne nouvelle. Depuis 1961, l’Allentown Art Museum, qui se trouve dans une ville d’environ 120 000 habitants en Pennsylvanie, détenait un tableau confié par la Samuel H. Kress Memorial Collection. Cette entité agit un peu comme en Suisse la Fondation Gottfried Keller. La création post mortem du milliardaire américain (il est décédé en 1955) dépose des œuvres un peu partout, dont elle contrôle ensuite la bonne gestion. Ce tableau était originellement donné à Rembrandt lui-même. En 1970, le Rembrandt Research Project l’avait retiré de son catalogue raisonné des peintures du maître, sur le lequel je reviendrai dans un instant. C’était devenu une chose flottante. Atelier. Entourage de. Ecole de. Bref, ce portrait d’une inconnue, daté de 1632, avait perdu tout intérêt pour le musée comme pour son public. Comme me le rappelait tout récemment Jan Blanc, auteur du «Siècle d’or de la peinture hollandaise» paru chez Mazenod, «Plus personne n’écrit sur «L’homme au casque d’or» depuis que ce n’est plus officiellement un Rembrandt, alors que cette toile reste tout de même un chef-d’œuvre.»

Horriblement sale

En 2018, les contrôleurs de la Collection Kress ont jugé lors de leur passage le tableau bien sale. Il est donc parti à la New York University pour examen. Les spécialistes lui ont trouvé des repeints. L’épais vernis s’était considérablement obscurci. La restauration a alors débuté. Elle s’est vite révélée prometteuse. A l’arrivée, le portrait avait changé d’apparence. Un nouvel aréopage d’experts s’est penché sur lui. Oui, on pouvait considérer qu’il s’agit d’un Rembrandt autographe. Avec la prudence d’usage. En peinture ancienne, à moins de provenances avérées et de documents d’archives, on n’est jamais sûr à cent pour-cent. Le tableau est donc reparti à Allentown, qui avait touché le gros lot. Cette toile invendable en cas de besoin vaudrait aujourd’hui dans les vingt millions de dollars. Tout était prêt pour la présenter en gloire le 7 juin.

"L'enlèvement d'Europe" du Getty. Authentique, mais... Photo Getty Museum, Los Angeles 2020.

Reste l’essentiel, que personne de dit. En regardant les nombreuses photos qui ont paru de l’œuvre depuis son authentification, il est permis de ne pas la trouver séduisante. Cela tient bien sûr au physique de la dame, qui ne correspond plus à nos critères de beauté. C’est le cas pour de nombreuses effigies de cette époque. Mais on se dit surtout que Rembrandt a fait drôlement mieux que cela par la suite. Ses toiles ou ses petits panneaux de la fin des années 1620 et du début de la décennie suivante réservent ainsi de mauvaises surprises sur le plan esthétique. Je me souviens ainsi, en 2006, des rétrospectives Rembrandt d’Amsterdam et de Londres marquant les 400 ans de la naissance de l’artiste à Leyde. Le début se révélait assez dur. Je me rappelle surtout un douloureux «Enlèvement d’Europe», acquis par le Getty tout simplement parce que c’était un Rembrandt. Il fallait vraiment s'accrocher.

"Les cinq sens"

Il en est allé de même depuis pour nombre de tableautins retrouvés sur le marché, qui finissent en général dans la remarquable collection formée par l’homme d’affaires américain Thomas Kaplan. Il y a notamment quatre des «Cinq sens» (manque encore «Le goût»). «L’opération du pied», qu’un riche collectionneur anonyme a prêté au Kunst Museum de Winterthour. Des réalisations d’extrême jeunesse plutôt faibles. Contrairement à Raphaël ou aux fauves des débuts du XXe siècle, Le Hollandais n’est pas un précoce. Plus récemment, Jean Six XI, le descendant d’un modèle de l’artiste, a également identifié un «Portrait de jeune homme», mis en vente comme anonyme a un prix très doux chez Christies’s à Londres en 2016. Le marchand est parvenu à mettre tout le monde d’accord. Une aventure dont cet homme de 40 ans (à l’époque) a tiré un livre. «Le portrait de jeune homme de Rembrandt» a ainsi paru chez Payot en version française il y a deux ans.

"L'opération du pied", vu à Winterthour. Photo Kunst Musuem, Winterthour 2020.

Un mot pour finir sur le Rembrandt Research Project. Activé en 1968, il entendait faire le ménage chez l’artiste, qui avait déjà connu de nombreux catalogues raisonnés dont celui, célèbre, d’Abraham Bredius en 1935. La volonté affichée dès le départ était de débaptiser à tour de bras. Des toiles ultra célèbres, comme «Le cavalier polonais» de la Frick Collection de New York, se sont vues données à des suiveurs. L’image de l'artiste s’en retrouvait du coup diminuée. Si l’opération a eu le mérite de faire sortir de l’ombre des élèves comme Nicolas Maes, Willem Drost ou Aert van Gelder, elle est vite apparue à certains comme trop sévère. D’où l’arrêt des travaux en 2011, le dernier volume paraissant en 2014. Depuis lors, de nombreux tableaux ont retrouvé, à tort ou à raison, leur cartel Rembrandt. L’histoire de l’art est un chantier perpétuel.

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