Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Il y a cent ans naissait Joseph Beuys, qui semble aujourd'hui se trouver au purgatoire

L'Allemand a joué un rôle capital dans les années 1970 et 1980. Il apportait un monde d'idées et d'idéaux. Mais il était aussi son propre produit artistique.

Joseph Beuys, tel qu'en lui-même.

Crédits: Lothar Wolley, DR.

C’est le grand jour. Nous voici le 12 mai 2021. Il y a juste cent ans naissait Joseph Beuys, qui apparaissait dans les années 1970 et 1980 comme l’une des figures capitales du monde de l’art contemporain. L’homme est mort il y a déjà trente-cinq ans. Autant dire qu’il s’agit aujourd’hui d’une figure historique. Les créateurs actuels ne semblent plus guère s’en réclamer. Du moins plus aussi bruyamment. Même allemands, les musées ne se sont pas pressés pour organiser des commémorations annoncées longtemps à l’avance. Pourtant si actif en ce moment sur le plan des enchères, le marché de l’art est demeuré étrangement silencieux à son propos. Il n’y a guère eu qu’«Il Giornale dell’arte» pour se lancer, dès le mois de mars, dans une interminable série d’articles. En dépit d’incursions italiennes, Beuys reste pourtant une figure typiquement nordique.

Triple portrait de Beuys par Warhol. Photo Succession Andy Warhol.

Que s’est-il donc passé? Difficile de le dire. Beuys semble cependant entré durablement au purgatoire. La chose est peut-être due à la forme qu’avait rapidement prise son œuvre. L’artiste en constituait à tous les sens du terme le pivot. Performeur dans l’âme, il était à la fois sa toile et son pinceau. On se souvient, grâce à une vidéo devenue grisâtre avec le temps, de sa longue cohabitation en 1974 avec un coyote dans une galerie américaine, où il était arrivé en ambulance afin de ne pas fouler le sol du pays coupable d’une guerre au Vietnam. J’ai personnellement encore dans l’œil l’homme en train de transplanter de ses mains, lors d’une Documenta, des arbres devant le Fredericianum de Kassel. A ce moment-là, le monde parlait encore peu d’écologie. Il y a aussi eu toutes les actions dont ne se rappellent plus maintenant que des vétérans. Ils avaient l’impression à l’époque d’assister à des morceaux d’histoire de l’art. Ce qui subsiste aujourd’hui de la création de Beuys tient par conséquent du reliquat ou de reliquaire. De simples traces. Des vestiges. Que veulent encore dire, par exemple, les pierres huilées que présente à Zurich nues le Kunsthaus?

Mythifier ou mystifier

Beuys était né en 1941 à Krefeld. Il dira plus tard à Clèves. Déjà le besoin de mythifier (ou de mystifier) son existence. On sait en effet que l’ensemble de sa démarche résulte de son sauvetage miraculeux par les Tartares en 1943, alors que son avion de la Luftwaffe nazie s’était abîmé en Russie. Ils l’auraient nourri de miel, enrobé de graisse et couvert de feutre. Des matériaux que l’homme utilisera sans relâche par la suite. Mais ne s’agit-il pas là d’une légende? Il semble bien possible que le pilote ait tout simplement été récupéré par les siens. L’Allemand va plus tard vouloir être artiste. Des débuts assez obscurs, suivis cependant de près par les premiers mécènes. Une crise grave surviendra au milieu des années 1950, avant un redémarrage qui fera du créateur multi-médias une célébrité nationale et un professeur tout ce qu’il y a de plus régulier dans les grandes écoles d’art. Un paradoxe fréquent outre-Rhin. Mais comment se comporter en iconoclaste officiel?

L'obsession du feutre. Photo Succession Joseph Beuys.

Il faut dire que Beuys s’était alors construit non seulement une réputation, mais une image. Son éternel chapeau (en feutre, bien évidemment) valait bien la «moumoute» platine d’Andy Warhol. Les deux personnages se sont du reste connus et fréquentés. Andy fera même de Joseph un portrait argenté qui deviendra vite célèbre. L'Allemand y a une tête de clown triste. Mais tout les oppose en fait, ce qui ne va pas sans incidence sur leur actuelle postérité. Avec Warhol, il y a de la fête, du cul, de la drogue, du scandale et de la publicité. D’où la fascination qu’il exerce encore aujourd’hui. Avec Warhol, tout semble permis. Joseph tient davantage de l’ascète. Du solitaire. Du puritain, peut-être. Avec lui, pas de «Factory» tapageuse. Au mieux des disciples bien disciplinés, comme dans les Evangiles. L’Allemagne reste le pays des maîtres d’école. Il suffit de constater l’influence que les époux Becher ont eu au même moment sur la photographie «Made in Germany».

Sculpture sociale

L’ascendant de Beuys sur l’art, les écoles d’art et les musées allemands a donc été profonde de son temps. Presque une main-mise. Le tout avec des visions politiques de gauche. Gentiment radicales. Le pays de Goethe, Kant ou Nietzsche a toujours eu le goût des idées. Des abstractions. Notre homme tenait ainsi non seulement du gourou ou du chamane, mais encore de l’oracle. La pythie au masculin. Il avait derrière lui la formation du Deutsche Studenten Partei en 1966 et celle de l’Université libre internationale en 1972. Joseph parlait volontiers de «sculpture sociale». On ne savait pas très bien de quoi il retournait, mais on y croyait. Le tout n’allait pas sans un certain culte de la personnalité, mais l’époque s’y prêtait. Le sacerdoce restait cependant limité par l’intellectualité perçant sous une fausse simplicité. Encore une chose qui distinguait Beuys de Warhol, dont le but demeurait de parler de manière simple aux gens.

Beuys et le coyote en 1974 aux USA. Photo succession Joseph Beuys, DR.

Depuis la mort de Beuys à 65 ans, les choses ont bien changé. L’Allemagne s’est recomposée après la chute du Mur. Après des débauches de concepts arides, l’art a vu ressurgir la peinture, si possible expressionniste, alors que d’aucuns la croyaient morte. L’écologie a cessé d’être une mystique (quoique…) pour devenir une science presque exacte. Les maîtres à penser ont tendu à s’effacer au profit du brouillard des opinions personnelles relayées par le Net. Le goût en matière de création s’est voulu un peu «trash», et surtout terriblement «fun». Il semble du coup très rébarbatif, ce Joseph Beuys avec tout ce qu’il suppose de réflexion et de frugalité. Il n’y aura du coup peu de cerises sur le gâteau d’anniversaire. Le «sculpteur» aura été une personne, un personnage et une personnalité de premier plan, certes. Mais il nous encombre plutôt aujourd’hui, avec ses idées et ses idéaux. Comment dire? Beuys, c’est en 2021 un peu la statue du Commandeur.

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