Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Il faut sauver Le Plaza. Baroud d'honneur face au Conseil d'Etat genevois

Le cinéma se meurt depuis 2004. Une nouvelle pétition vient de se voir renvoyée en commission par le Grand Conseil. Le Conseil d'Etat, qui peut tout, ne fait rien. Rencontre avec ceux qui agissent pour trouver des solutions.

Le Plaza en 1954. C'est l'année où Marcel Carné a filmé "Thérèse Raquin".

Crédits: Centre d'Iconographie genevoise

Des palissades bleues bloquent les entrées. Elles coupent même l'ancienne vitrine, où le cinéma annonçait il y a bien longtemps ses horaires et ses programmes. En principe, tout est fini. Il reste cependant un petit espoir de sauver Le Plaza, à Chantepoulet, même si le Grand Conseil a renvoyé le 22 novembre l'actuelle pétition en commission. Autrement dit aux Calendes grecques. On se rappelle que la salle, inaugurée en décembre 1952, resta longtemps le plus beau cinéma de Genève. On se souvient qu'elle fut construite, comme les immeubles de verre environnants, par Marc-Joseph Saugey. On a aussi en mémoire que l'ensemble a été classé, puis que la salle s'est vue déclassée pour complaire à son propriétaire Mont-Blanc S.A. Un société qui veut aujourd'hui y créer un parking, des surfaces commerciales et, petite nouveauté, quelques appartements pour étudiants. Ceux-ci se verraient logés dans une adjonction construite à cet effet.

Bien sûr, il y a déjà eu une pétition populaire! Signée par 11 316 personnes, elle avait abouti en 2017. Je vous en avais parlé à l'époque. Le Conseil d'Etat l'a mise au panier en usant d'arguties juridiques qui m'ont profondément choqué. L'objet traité ne saurait faire l'objet d'une votation populaire. Un vrai déni de droit. Alors, où en sommes-nous maintenant? «Seule une volonté gouvernementale peut sauver le Plaza», explique Marcellin Barthassat, «les voies juridiques ayant été quasi épuisées.» Un tout petit espoir viendrait de l'ajout de la nouvelle construction, celle destinées aux étudiants. Il est clair qu'elle modifie le site classé. «Antonio Hodgers peut cependant agir», poursuit Tarramo Broenimann. Hodgers, qui préside aujourd'hui le Conseil d'Etat, en a les moyens. «Ce serait le fait du prince.» Reste que le prince en question s'est jusqu'ici toujours abrité, comme sous un paratonnerre, derrière les décisions prises par ses prédécesseurs au Travaux publics, comme si leur décisions étaient coulées dans le bronze.

La pétition continue

La pétition nouvelle avait été remise au Grand Conseil le 1er novembre dernier à son intention. Elle comportait alors environ 7000 signatures. La récolte continue, en dépit de tout. Le cap des 8000 a été dépassé le 10 novembre. Le chiffre tournerait autour des 9000 aujourd'hui. «Un signe tant de l'attachement de la population à une salle que de son agacement face à un projet peu écologique et à l'abus de tertiaire dans le quartier», explique Giorgio Bello. Dans «Le Temps», Christian Zeender, qui fut il y a bien longtemps critique au «Journal de Genève» avant de diriger la section du cinéma suisse de l'Office fédéral de la Culture, situe bien le problème. «Il faut aller plus loin que le carcan juridique et oser dépasser cette subordination aux critères économiques.»

Reste que ce carcan semble aujourd'hui bien commode au Conseil d'Etat. «On nous balance toujours des chiffres faramineux», reprend Marcellin Barthassat. «Les investissements cités sont de l'ordre de 120 millions. Mais il s'agit ici de l'ensemble des immeubles!» Pour le cinéma, selon cet architecte de métier, il faudrait dans les 15 millions. «A peu près le dixième.» Dans le bulletin tout récent d'«Alerte», le bulletin de Patrimoine suisse Genève, ceux qui essaient de sauver le Plaza depuis 2004 demandent donc un moratoire «afin de construire une alternative à la non rentabilité du cinéma, argument qui a pesé dans l'appréciation des juges, lorsque la salle a été déclassée.» Pour eux, rien n'a été fait dans ce sens jusqu'ici. «Et ce depuis 2010», appuie Marcellin Barthassat. «Il y a pourtant eu l'expérience du Bio à Carouge, qui est une réussite.» (1)

L'année du patrimoine

Quelle sont les chances d'aboutir, alors que la salle a été vidée ses sièges (qui n'étaient plus ceux d'origine) il y a trois ans et demi? «Honnêtement faibles. Les autorisations de démolir et de construire sont entrée en force», répond Tarramo Broenimann. «Vu le côté barricadé de l'immeuble, nous ne savons pas ce qui se passe à l'intérieur. Mais il y a urgence.» La balle est dans le camp du Conseil d'Etat pour qu'il «arrête le massacre.» «Il pourrait ensuite mettre les gens autour d'une table afin de trouver une solution qui doit exister.» Marcellin Barthassat rappelle que l'année (qui n'a il est vrai plus qu'un mois à vivre) s'est vue placée sous le signe du patrimoine. «Ce serait un geste fort que de sauver à la dernière minute un cinéma dont on peut considérer qu'il était unique, vu les prouesses techniques, à l'époque.» J'ajouterais qu'Antonio Hodgers, sort, du moins théoriquement du parti des Verts. Un parti assez peu parkings.

Si rien ne se fait, le Conseil d'Etat devra au moins admettre publiquement qu'il aura laissé détruire un monument en toute connaissance de cause...

(1) On pourrait aussi ajouter le sauvetage, sous pression populaire à nouveau, du cinéma Le Paris (actuel Auditorium Arditi), lui aussi dû à Marc-Joseph Saugey.

P.S. Un certain nombre de lecteurs m'ont demandé comment accéder aux articles anciens de cette chronique, le site n'indiquant de manière claire que les sept dernières contributions avec ma photo. C'est très simple. Il suffit de cliquer sur mon nom en faut de l'article. La liste apparaît alors, en allant du plus récent au plus ancien.


Du même auteur

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info


Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."