Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

HOMMAGE/Pierre Bergé s'est éteint à 87 ans. La fin d'une époque...

Crédits: AFP

Il était partout. Nul n'aura autant joué les voltigeurs de la pensée et de la finance que Pierre Bergé. La liste des fonctions qu'il aura tenues au cours de sa longue existence tient de l'inventaire à la Prévert. Voilà qui tombe bien! L'écrivain est l'un des premiers personnages importants que l'homme ait rencontré en arrivant de sa province à Paris en 1948. En bon poète, ce dernier venait de passer distraitement par une fenêtre. Il se liera ainsi avec un inconnu de 18 ans, bien décidé comme Rastignac à faire sa place dans la capitale de tous les possibles. 

Pierre Bergé, 87 ans, vient de mourir à Saint-Rémy-de-Provence. Le décès remonte au 8 septembre. L'homme laisse un veuf. C'est Madison Cox, épousé en mars dernier, qui servira d'exécuteur testamentaire. L'Américain de 58 ans est aussi un artiste en son genre. Celui qu'on appelle «le jardinier des milliardaires» complétait le tableau de chasse de Pierre Bergé, dont la vie privée aura toujours eu quelque chose de public. On sait qu'il fut dans sa jeunesse le compagnon de Bernard Buffet, qui était alors le plus célèbre peintre français. Un nouveau Picasso (jugement que la postérité n'a pas ratifié). L'homme a ensuite vécu avec Yves Saint-Laurent, dont il a créé la maison de couture, puis l'empire de la mode. Chez Bergé, la calculette a toujours très bien fonctionné.

De Cocteau à Camus 

L'homme a toujours été attiré par la littérature. Il s'est lié avec Jean Cocteau, dont il gérait les droits moraux posthumes. Avec Jean Giono. Avec Aragon. Camus aussi. Cette actualité n'excluait pas un certain passéisme. N'oublions pas sa fabuleuse bibliothèque de livres rares et d'autographes, dont l'émiettement à grand spectacle reste en cours à Drouot. Il faut aussi rappeler le collectionneur. Avec Yves Saint Laurent, il avait formé dans les années 1970 et 1980 un étonnant ensemble d'objets anciens et de peintures modernes (Chirico, Géricault, Ingres, Goya...), dont la dispersion, après la mort du couturier en 2008, a été un des événements de l'hiver 2009. Des prix records, alors que le monde entier vivait une gigantesque crise financière. 

Que dire d'autre, après avoir rappelé que Bergé a créé sa propre maison d'enchères? Qu'il a été l'un des gros actionnaires du journal «Le Monde». Qu'il a racheté "L'Obs". Qu'il a présidé au destin du Théâtre de l'Athénée, puis de l'Opéra de Paris. Que l'entrepreneur a chapeauté la Chambre de la haute couture. Qu'il a lancé l'Institut de la mode. Qu'il a créé «Le Courrier international» et, dans un autre genre, le mensuel gay «Têtu», aujourd'hui disparu. Qu'à ce dernier titre, il est aussi à l'origine d'Ensemble contre le sida. Il y aurait bien d'autres choses à ajouter sur celui qui incarnait «le patron» pour les uns et «papy» pour les autres. Pierre Bergé supportait en effet mal qu'une chose puisse se passer sans lui.

Engagement socialiste 

Le temps commençait à compter. Myopathe, l'octogénaire se savait par ailleurs très malade. D'où la mise à l'encan en de multiples vacations de sa bibliothèque. D'où la hâte de voir se concrétiser, à Marrakech et à Paris, deux musées Saint Laurent. Leur ouverture est prévue pour octobre. Pierre Bergé aura manqué ces rendez-vous de peu. Mais c'est comme si c'était fait. Son seul échec réel restait de ne pas être devenu un grand artiste lui-même. Ou un grand écrivain, ce qu'avait confirmé son échec à l'Académie française en 2008. D'où ce besoin perpétuel pour cet homme de l'ombre de se mettre en lumière. 

Le portrait n'apparaîtrait pas complet sans l'engagement politique. Pierre Bergé avait la fibre socialiste, ce qui ne l'a pas empêché devenir milliardaire. Il a côtoyé François Mitterrand, le dernier président français lettré, même si Chirac était aussi un homme de culture. Il a milité pour Ségolène Royal et pour François Hollande. Sa présence s'était faite discrète sous le quinquennat de ce dernier. Comme celle de la culture, du reste... Pierre Bergé était devenu, mine de rien, un personnage d'un autre temps. Celui d'un argent profondément cultivé.

Photo (AFP): Pierre Bergé dans les années 2000.

Texte intercalaire.

 

 

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