Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

"Hearing You With My Eyes". Le MCB-a Lausanne présente l'Américaine Kiki Smith

La rétrospective a rouvert le 1er décembre. Elle présente une créatrice exploitant le sujet du corps féminin dans tous ses états avec l'aide de tous les médias.

L'image de Kiki Smith servant à la communication de l'exposition.

Crédits: Kiki Smith, Pace Gallery, Photo fournie par le MCB-a de Lausanne 2020.

Une Kiki a chassé l’autre. Cet été, le Musée des beaux-arts de La Chaux-de-Fonds présentait l’Autrichienne de New York Kiki Kogelnik. Je vous en avais parlé. Le 9 octobre a ouvert au MCB-a de Lausanne la rétrospective Kiki Smith. La coïncidence ne s’arrête pas aux surnoms. Toutes deux incarnent une forme de féminisme. Née début 1935, Kogelnik faisait partie des pionnières (elle est décédée en 1997), pour qui presque tout restait à inventer. De dix-neuf ans sa cadette, l’Américaine se situait à ses débuts en pleine révolution, cette dernière n’ayant pas (ce qui caractérise du reste les révolutions!) tout changé tout de suite. D’où deux générations au moins de créatrices se voulant nettement plus radicales. Kiki a commencé dans un monde où nul ne pensait encore officiellement à la parité, ni aux minorités sexuelles.

Kiki Smith dans l'un de ses atelier. Photo Wikipédia.

Kiki Smith a aujourd’hui le vent en poupe. Difficile de dire à quoi tient ce genre de bonnes fortunes. L’originalité, le talent et la personnalité ne suffisent pas. Il existe aujourd’hui bien trop d’artistes sur Terre pour ça. Reconnue tôt en Europe, où elle s’est vue proposée au public avant tout le monde par le Centre d’Art contemporain de Genève (qui n’était pas encore le CAC) en 1990, elle y a véritablement «éclaté» ces dernières années. Je vous ai raconté, fin 2019, la grande exposition de La Monnaie de Paris. Un lieu magnifique qui a fermé ses portes depuis, la pandémie n’y étant pour rien. Il y a quelques jours encore, la galerie Pace (qui représente Kiki) présentait un choix de ses œuvres sur rendez-vous au quai des Bergues genevois. Un ensemble assez mineur je dois dire, ce qui n’empêchait pas des prix majeurs.

Variations sur un thème

Organisée par Laurence Schmidlin, que j’ai précédemment connue aux Estampes du Musée Jenisch de Vevey, l’actuelle présentation se devait de ne pas faire doublon. La conservatrice et curatrice avait pour cela la bénédiction de Kiki, qui aurait normalement dû venir en Europe. Mais on sait tous ce qu’il en va de la normalité aujourd’hui... Le cadre demeurait de toute manière différent. Rien à voir entre les somptueux salons Louis XVI de Paris et le carton à chaussure blanc de Lausanne. Un lieu dont les utilisateurs peuvent du coup faire ce qu’ils veulent. Notons à ce propos que le MCB-a ne va pas chercher de coûteux (et parfois capricieux) scénographes à Londres ou ailleurs, alors que l’institution occupe une équipe technique à plein temps. Tout se fait sur place, ici selon les intentions de Laurence. Autant dire que le résultat correspond au projet.

Une figure de papier dans l'exposition du MCB-a. Photo Laurent Gilliéron, Keystone.

Il y a beaucoup de pièces de Kiki Smith en ce moment dans l’exposition dont le parcours ne se veut ni vraiment chronologique, ni tout à fait thématique, ni non plus réparti par types d’œuvres. Il s’agissait de montrer dans sa variété l’inspiration d’une femme utilisant le dessin comme la sculpture, la gravure, le collage ou même la tapisserie. La tentation serait d’affirmer que le dénominateur intellectuel commun tourne autour du corps. Féminin, bien entendu. Un corps dont la plasticienne a commencé par montrer ce qu’il cachait sous la peau, vue comme une simple membrane protectrice. Dessous se trouve ce qui ne se montre pas, et dont une femme se serait bien gardée de parler il y a quelques années encore. Et cela même s’il en sort régulièrement des déjections. Le sang, qui peut être celui de la menstruation. Les excréments, faisant l’objet d’un tabou qui perdure. Kiki devait se réapproprier ce corps caché, dont elle allait détaller à l’aide d’un livre d’anatomie, les replis et les secrets. Ces œuvres fondatrices demeurent sans doute ses plus novatrices.

Inspiration médiévale

De la partie, découpée comme un morceau de viande, Kiki est passé au tout, ce qui implique une certaine figuration, voire une figuration certaine. Intitulée «Hearing You With My Eyes», ce qui illustre la confusion des sens, l’exposition peut donc présenter des sculptures moulées sur le corps de l’artiste ou de ses amies (le masculin n’existe guère chez Kiki Smith). Il peut s’agir de fragiles enveloppes de papier mâché blanc vide, mais aussi de bronzes classiques. Il y a indiscutablement un retour aux traditions de Kiki Smith avec le temps. Elle produit ainsi aujourd’hui volontiers des œuvres muséales. Je pense en particulier à ses grandes tapisseries, du genre médiéval. L’artiste a eu la révélation devant «L’Apocalypse d’Angers», remontant à la fin du XIVe siècle. Cette immense suite rejoignait son ambition de montrer non plus le corps mécanique, mais social et cosmique. Un double changement d’échelle. Le Moyen Age permettait aussi un regard sur les sorcières qui passent, après un net retournement intellectuel, pour les premières féministes. Il ne faut hélas pas regarder de trop près les tentures en question. Leur tissage Jacquard fait un peu pauvre à côté du patient travail des lissiers, même si l'art au féminin doit se réapproprier le domaine textile (voir Louise Bourgeois, Annette Messager ou Tracy Enim).

La figure emblématique accueillant le visiteur au musée. Photo Kiki Smith, MCB-a, Lausanne 2020.

Laurence Schmidlin brasse bien ces déclinaisons d’un seul grand sujet, la femme explorée dans tous ses états. Elle sait tisser des correspondances, établir des relations et créer des points forts. C’est le cas pour la salle où Kiki parle du sida, qui a emporté sa sœur et nombre de ses amis. La conservatrice-curatrice-scénographe (il y avait bien après tout des auteurs-compositeurs-interprètes en chanson!) fait également montre d’un réel sens de l’espace. Une chose qui n’est pas donnée à tout le monde. Hétérogènes, les œuvres respirent. Le visiteur trouve sa place. Le cheminement est agréable. Il y a des possibilités de recul.

Importance discutée

La seule question se posant au final est celle de l’importance de la création de Kiki Smith, qui joue volontairement de la maladresse dans ses dessins tracés sur des papiers-membranes. Tout le monde ne se montre pas d’accord sur ce point. Certains acceptent sans réserve l’artiste. Magnifique! D’autres trouvent cette dernière inférieure à la femme et à ses intentions. Ils jugent du coup la production de Kiki «sympathique», ce qui constitue une manière perfide de la dénigrer. Tout reste, comme toujours, affaire de rencontre entre le créateur (ici la créatrice) et son public. Celle-ci change à chaque visiteur. C'est ce que j’appellerai le contact. Que dire? Personnellement, je me sens plus intéressé que bouleversé par le ce que produit l’Américaine. Autant dire que j’adhère, mais d’assez loin.

Laurence Schmidlin. Photo RTS.

Pratique

«Hearing You With My Eyes, Kiki Smith», Musée cantonal des beaux-arts, 16, place de la Gare, Lausanne, jusqu’au 10 janvier 2021. Tél. 021 316 34 45, site www.mcba.vd Acccessible du mardi au dimanche de 10h à 18h, le jeudi jusqu’à 20h. Le musée a rouvert le 1er décembre. L’exposition bénéficie d’un catalogue paru chez Scheidegger & Spiess. Beaucoup de photos et des textes trapus de trois autrices, dont Laurence Schmidlin.

Du même auteur

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info


Merci de votre inscription
Ups, l'inscription n'a pas fonctionné
Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."