Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Harry Bellet fait dans un livre la chasse au "Faussaire illustres"

Ce fut un feuilleton dans "Le Monde". Le journaliste raconte huit histoire en insinuant que la moitié du contenu des musées est composée de faux. Côté presse, c'est vendeur.

Wolfgang Beltracchi qui n'en finit plus aujourd'hui d'enchaîner les expositions sous son nom. Si le plagiaire est extraordinaire, l'artiste reste sans intérêt.

Crédits: Site de Wolfgang Beltracchi

Il faut savoir titiller les gens. Harry Bellet commence donc par poser une bombe. Oh, je vous rassure tout de suit, une bombe à retardement. Le texte cité date de 1997. Cette année-là, Thomas Hoving, ex-directeur du Metropolitan Museum de New York,  déclara que 40 pour-cent des œuvres de son musée étaient des faux. «Après enquête, on se demande s'il n'est pas en deçà de la réalité», poursuit l'auteur de «Faussaire illustres». Avouez que ce que cela s'appelle frapper fort. Il y aurait davantage de margoulins que d'artistes. Si on continue ainsi, il n'y aura bientôt plus d'originaux!

Harry Bellet est journaliste, bien sûr, même s'il a travaillé lors de vies précédentes pour le Centre Pompidou et la Fondation Maeght. Depuis 1998, il écrit des chroniques pour «Le Monde», parallèlement à celles de Philippe Dagen. Vous connaissez le quotidien français, tel qu'il se présente aujourd'hui. Il lui faut du sensationnel, et si possible un peu de croustillant. L'ancien maître à penser va ainsi d'affaire en affaire, avec des enquêtes parfois bien faites du reste. Mais il doit enfoncer le clou là où ça fait mal. Le pouvoir ou le pognon. Il y a des jours où je me demande si le journal n'est pas devenu le «France-Dimanche» des intellectuels. Mais il y va sans doute de sa survie.

Goya, plus Goya, de nouveau Goya

Ceci dit, revenons à Thomas Hoving. L'homme prétendait avoir examiné au Met 50 000 œuvres «dans tous les domaines», ce qui prouve pour le moins des connaissances aussi universelles que le Larousse (1). Il n'a en fait jamais dit quels étaient les faux. Si les accrochages de l'institution changent périodiquement, ce n'est pas pour mettre au rancart les pièces douteuses. Notons tout de même (mais cela Harry Bellet le laisse en anglais dans en bas de page) que l'homme incluait dans les faux les œuvres trop restaurées au mal attribuées, ce qui change la donne. De toute manière, la messe n'est jamais dite. Dans son chapitre liminaire, l'auteur parle du «Portrait de Doña Cobos de Porcel», appartenant à la National Gallery de Londres. Il ne s'est pas vu inclus en 2015 dans la rétrospective du musée consacrée à Goya portraitiste. La toile était suspectée de constituer un pastiche du XIXe. Or, lors de mon dernier passage dans cette vénérable institution, il avait retrouvé son étiquette Goya. Le vrai problème, c'est qu'il s’agit d'un chef-d’œuvre alors que certains spécimens authentiques me semblent médiocres. Que voulez-vous? Goya n'était pas Goya tous les jours.

Harry Bellet peut ensuite raconter huit cas célèbres. Un peu trop connus, souvent. Il s'agissait de tartiner pour une série d'été du «Monde». Je connais le problème. J'ai dû me soumettre, pour un titre infiniment moins prestigieux il est vrai, à ce genre d'exercice parfois fastidieux. Il en faut pour ceux qui connaissent déjà presque tout et ceux qui ne savent rien. Impossible de faire ici sans les faux Vermeer de Han Van Meegeren, l'homme qui berna Hermann Göring collectionneur. Une véritable hallucination collective. Revus aujourd'hui, les tableaux de Van Meegeren n'évoquent guère le maître hollandais. On a juste voulu y croire. L'histoire de la tiare de Saïtapharnés, faux antique créé sur commande par un orfèvre russe qui avait inventé une coiffure en or à la fois grecque et barbare, reste également célèbre. On a pu voir la chose il y a peu alors que le Louvre, son propriétaire depuis 1896, la cachait avec honte. Le Mucem de Marseille l'a présentée dans son exposition «Or».

De Legros à Beltracchi

Il fallait aussi des histoires plus récentes traitant d'art moderne et contemporain. Celles qui feuilletonent dans les journaux, sans qu'on en connaisse toujours la fin. Après le Fernand Legros des années 1960, voici donc le Wolfgang Beltracchi du IIIe millénaire, qui expose aujourd'hui ses propres œuvres (sans intérêt) sous son nom. Il y a enfin une place pour Glafira Rosales qui faisait non seulement travailler des Chinois au noir pour fabriquer des Rothko ou des Motherwell, mais leur inventait de beaux pedigrees. L'illustre maison Knoedler, fondée en 1848 à New York, en est morte. Impossible de rembourser autant de millions, ou alors en monnaie de singe. En dépit des experts, des catalogues raisonnés et des archives, l'art des XXe et XXIe siècle devient un terrain miné. Je vous rassure tout de suite. Seul ce qui est à la mode et vaut très, très cher suscite la copie. S'il s'agit d'un meuble ancien, domaine aujourd’hui difficilement vendable, il faut que ce soit au moins des chaises de la Du Barry, comme celles qu'a aveuglement acheté Versailles. Pensez qu'il faut trouver les artisans et payer leur travail et leur silence.

Le livre se révèle bien renseigné. Bien fait. Bien conduit. J'en suis cependant sorti avec un certain agacement. Pour la presse, même de haut standing, une œuvre d'art n'offre finalement d'intérêt que si elle a été volée (ou mieux encore spoliée), si elle a obtenu un record aux enchères et bien sûr s'il s'agit d'un faux. Les gros titres allaient ainsi il y a quelques jours à David Hockney «artiste vivant le plus cher du monde» (2). On reste dans le spectacle. Bellet adopte d'ailleurs parfois un ton de bateleur goguenard. Un bateleur qui connaîtrait mieux que tout le monde le dessous des cartes. Sans tomber dans le pire intellectualisme, celui qui fait tomber les chaussettes, il me semble pourtant permis de parler parfois d'autre chose.

(1) Une fois démasqués, les faussaires donnent dans la même surenchère. Mort en 1987, le Britannique Tom Keating a revendiqué 2000 contrefaçons de mille artistes différents. Ne serait-ce pas un peu beaucoup?
(2) Son tableau «Pool with Two Figures» s'est vendu 90,3 millions de dollars.

Pratique

«Faussaire illustres», de Harry Bellet, aux Editions Actes Sud, 150 pages.




Du même auteur

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info


Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."