Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Gros livre. Josef Koudelka photographie les "Ruines" autour de la Méditerranée.

Cet énorme album se double d'une exposition (retardée) à la Bibliothèque nationale de France à Paris. Le sujet se limite à l'archéologie classique: Rome et la Grèce.

Timgad en Algérie. Photo légèrement coupée à gauche et à droite.

Crédits: Josef Koudelka, Magnum, Photo extraite du livre "Ruines".

Les ruines, enfin les ruines historiques, passent pour dégager une intense poésie. Encore faut-il s’entendre sur le mot! Dans l’un des textes publiés en préambule au nouveau livre de photographies de Josef Koudelka, Alain Schnapp cite Benjamin Péret, Chateaubriand ou saint Augustin. Il est bon de s’appuyer sur des références qui en imposent. Sa propre définition apparaît pourtant plus simple. «La ruine n’est vraiment ruine que si elle est reconnue comme une œuvre humaine fortement érodée dont la singularité permet de la distinguer des amas de pierres et de la végétation qui la recouvre.» On a ici le concept brut d’avant les archéologues. Ceux-ci déterrent, grattent et mettent en valeur. Si Héloïse Conésa, commissaire de l’exposition accompagnant (non sans un retard dû à la pandémie) l’ouvrage à la Bibliothèque Nationale, évoque bien sûr des destructions récentes, dont celle de Palmyre, l’évolution va en réalité dans les deux sens. Usant de l’anastylose, qui permet de remonter des colonnes ou des murs avec des fragments originaux, les architectes recréent des états anciens. La Bibliothèque de Celsus à Ephèse, que nous montre aussi Koudelka, tient de la pieuse reconstitution, due à des experts autrichiens dans les années 1970.

Soyons justes. Passé en Occident dès 1970, le photographe tchèque s’intéresse davantage aux sites témoignant de leur décrépitude. Il a inlassablement parcouru les pays méditerranéens pour mieux les mettre en images, n’hésitant pas à revenir aux mêmes endroits à plusieurs années de distance. Le livre et l’exposition témoignent ainsi de vingt-huit ans d’efforts et d’errances. Il y a bien sûr les vestiges connus, comme ceux d’Epidaure, de Delphes, de Paestum, de Petra ou de Jerash. Les pas du photographe l’ont cependant souvent conduit où les touristes ne vont pas. Ou peu. Ainsi en va-t-il des antiques villes albanaises Apollonia ou Butrint ou l’Italica espagnole. Plus bien sûr des régions où il ne semble guère possible de se rendre aujourd’hui. Je pense à la Libye ou à la Syrie. De tels lieux s’adressent à de voyageurs à la fois courageux et spartiates, comme Koudelka le demeure à 82 ans.

Tout en panoramique

Cet énorme travail, mené entre des campagnes en France pour la DATAR ou des commandes exécutées dans le cadre de l’agence Magnum (avec laquelle il travaille depuis un demi siècle) possède une cohérence morale et esthétique. Koudelka a systématiquement utilisé un appareil panoramique lui permettant de créer sans déformations des vues «réduites à l’essentiel». Ce dépouillement lui a toujours paru important. Avant de maîtriser une telle caméra, l’homme avait tendance à couper dans ses clichés les parties lui semblant superflues. La plupart de ces images sont bien sûr tout en largeur. Mais attention! Oblong, le livre en recèle quelques-unes en hauteur, que le lecteur-spectateur doit de remettre dans le bon sens. A chaque fois, Koudelka construit une composition autour de lignes droites. C’est simple. Efficace. Il y a peu de détails, comme ceux qui marqueraient par exemple les saisons. Le sombre domine au tirage. Il y a davantage de noirs que de blancs dans ces clichés pris près du sol, où les ciels se font rares. Souvent l’artiste situe en amorce un fragment écroulé. La chose aide à la stylisation recherchée et à l’effet de ruine. On eut parlé au XVIIIe siècle, quand les restes grecs et romains devinrent à la mode, de «pittoresque». Autrement dit de «digne de se voir peint».

Amman, Jordanie. La citadelle. L'image qui fait l'affiche de l'exposition. Photo Josef Koudelka, Magnum, tirée du livre.

Josef Koudelka a presque autant travaillé sur la maquette de son livre, paru chez Xavier Barral, que sur les clichés eux-mêmes. Il en a sans cesse modifié l’ordre, ajoutant et retranchant. Un tiers seulement des sites étudiés a trouvé place dans l’ouvrage final, voulu peu bavard. Une fois passé les trois texte liminaires, engorgés de citations savantes, le lecteur se retrouve poussé à simplement regarder. Est-ce l’effet d’horizontalité? Il me semble que chaque illustration doit se parcourir comme un chemin. Se deviner aussi. Comme pour sa photo de presse (et la chose lui a joué des tours!), Koudelka tend à éliminer les éléments constitutifs trop voyants. En matière de reportage, l’homme est ainsi resté difficilement «vendable». Sauf cas exceptionnels, le lecteur ne voit donc pas vraiment où il est (1). Il n’y a du coup pas de "photos d’identité" de monuments célèbres. La voie Appienne, à Rome, se réduit ici à quelques dalles usées. La Porte Palatine de Turin se limite à sa base, ce qui lui fait frôler l’abstraction. Trois fragments de colonnes sur une terre aride suffisent à évoquer Leptis Magna en Libye. "Le moins, c'est le mieux", comme disait en architecture le Viennois Adolf Loos.

La science de l'espace

Somptueuses, les image de Koudelka se raccrochent bien sûr à la série «Chaos», qui avait naguère ouvert à Arles le grand espace dans l’Église des Prêcheurs. Mais cette fois l’artiste n’a pas dû créer une beauté factice et personnelle à partir de détritus et de friches. Il le déclare du reste à Bernard Latarjet, dans l’un des trois textes de départ. «Les Grecs et les Romains ont été les plus grand paysagistes de l’Histoire et dès lors, pour moi, photographier le paysage, c’était donner à voir cette admirable science de l’espace, de la lumière et des formes.» Le tout d’une manière sobre. Sans esthétisme attendu. «Ruines» n’entretient aucun rapport avec les réalisations, carrées elles, de l’Italien Mimmo Jodice. Le Napolitain magnifie toujours son sujet. Il y a quelque chose d’optimiste et de latin chez chez ce Latin. Venu d’un pays où il n’existe pas de mer, Koudelka nous parle plutôt de «la splendeur des gloires mourantes». Le livre prend du coup un aspect de fin du monde.

Josef Koudelka en 2014. Photo DR.

Un dernier mot. Le lecteur ne demeure pas tout à fait seul devant les images de «Ruines». Alain Schnapp a choisi des fragments de textes allant des voyageurs antiques, comme Pausanias, à Albert Camus en passant par Goethe, Joachim du Bellay ou ce Cyriaque d’Ancône qui passa par Délos en avril 1445. Valeria Tosti a mis en légendes les renseignements indispensables. Comme souvent dans la vie, le voyage est donc organisé.

(1) Aucun personnage sur les photos (sauf deux!). L’ouvrage se termine symboliquement sur les vestiges presque illisibles du théâtre turc d’Aizanoi, un site par ailleurs méconnu, avec une minuscule ombre projetée de Koudelka.

Pratique

«Ruines» de Josef Koudelka, aux Editions Xavier Barral/Bibliothèque nationale de France, 368 pages. Retardée, l’exposition issue d’une donation de 170 épreuves par l’artiste se déroule depuis le 15 septembre à la Bibliothèque. Elle se terminera le 16 décembre. J’avoue ne pas l’avoir vue.

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