Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Giancarlo et Donna Olgiati collectionnent avec la Ville de Lugano comme héritière

Le couple achète énormément, et de manière fusionnelle. Ses intérêts tournent en cercles concentriques à partir de l'art moderne italien.

Les Olgiati dans leur lieu d'exposition, au bord du lac et à côté du LAC.

Crédits: Collezione Olgiati.

On n’en parle moins que de la très classique Collection Beyeler, à l’origine de la fondation du même nom. Ou que de l’ensemble plus contemporain formé par Hubert Looser, qui rejoindra dès cet automne le Kunsthaus de Zurich. Il faut dire que la Collezione Giancarlo et Donna Olgiati se trouve au Tessin. Autrement dit à l’autre bout de la Suisse, pour ne pas dire du monde. C’est loin, Lugano, spécialement en train! Cinq heures de trajet… Si les liens avec les Alémaniques demeurent évidents, ceux avec les Romands tendent du coup à se distendre. D’ici, il faut vouloir pour savoir ce qui se passe en matière d’expositions entre Bellinzone (les accrochages de la Villa dei Cedri) et la Pinacoteca Giovanni Züst de Rancate…

Plaidons coupable. Je n’ai pas été assez attentif à la Collezione Olgiati. Celle-ci s’est pourtant tournée depuis huit ans déjà vers le public. Il faut dire qu’il s’agit d’un ensemble considérable, formé par Giancarlo seul, puis à partir de 1985 avec son épouse Donna. Giancarlo est «avvocato», terme devenu vague en italien. Grosses affaires dans le cas présent. Il appartient aussi à la famille libérale-radicale de son canton. Le politicien intervient souvent dans le débat public. L’homme a découvert l’art contemporain tout jeune, quand son père l’avait envoyé se former à Düsseldorf. C’était en 1962. Giancarlo a alors admiré à la Galerie Schmeila le grand Yves Klein, qui devait disparaître en juin de cette année-là. Un choc. Son désir d’acheter s’est bien sûr concrétisé plus tard. Le collectionneur, qui ne parle pas volontiers d’argent, s’est depuis montré boulimique, avec des intérêts rayonnant en cercles concentriques à partir de l’Italie, des futuristes des années 1910 à aujourd’hui. Avec un fort accent sur l’«Arte Povera».

Des amateurs à l'ancienne

En 1985, le Tessinois Giancarlo a ainsi rencontré l’Italienne Donna, qui était l’une des trois galeristes de Fonte d’Abisso à Milan. Leur partenariat est devenu artistique et conjugal. «Au moment du choix définitif, nous nous regardons dans les yeux pour vérifier que nos sommes bien d’accord», a une fois déclaré Giancarlo dans une interview. «Nous restons des amateurs à l’ancienne», précisait alors Donna. «La chose implique que nous avons un projet, qui se développe avec le temps.» Le couple ne passe pas d’une passion à l’autre. Il ne revend du reste jamais. Il travaille visiblement avec d'énormes moyens financiers. Il n’y a là que des artistes très cotés sur le marché, même si la sélection apparaît personnelle. De grandes pièces d’artistes importants créées à un moment-clef de leur carrière. Abstraites, en général. 

Le coin des futuristes. Photo MASI.

Le visiteur de la Collezione peut aujourd’hui en juger à Lugano. Ce musée privé en sous-sol n’abrite pas que les 22 numéros de l’exposition temporaire intitulée «Terre». Il suffit au public de continuer son chemin plus avant. Il bénéficiera là de prodigieuses séries. Tous les grands noms transalpins postérieurs à 1960 se voient représentés, de Mario Schifano à Luciano Fabro en passant par Mario Merz, Emilio Vedova ou Giuseppe Penone. Une attention soutenue se voit aussi avérée pour le futurisme, d’Enrico Prampolini à Fortunato Depero. Il y a même un énorme Giacomo Balla de 1917. La partie historique forme comme un socle pour la suite. J’ai ainsi vu à Lugano aussi bien Christopher Wool (un tableau de trois mètres de haut!) qu’Anish Kapoor ou Roberto Cuoghi (remarqué en 2017 au Centre d’art contemporain de Genève). La sélection se fait ici plus internationale. Plus ouverte. Peu de noms manquent à l’appel, d’Anthony Gormley à Sterling Ruby ou au Suisse de New York Ugo Rondinone.

Une vision originale

Très spectaculaire, l’ensemble vise à ne comporter aucune pièce mineure. Pas de scories! Et ce n’est pourtant qu’une sélection pratiquée dans un fonds autrement plus important. Un ensemble muséal, avec des choses que l’amateur ne retrouverait ni à Beaubourg, ni à la Tate Modern, très pauvres en matière italienne. Ni dans les Kunstmuseen alémaniques du reste, davantage tournés vers les Etats-Unis. La Collezione Giancarlo et Donna Olgiati constitue donc un apport pour la Suisse. Leurs auteurs s’en montrent du reste très conscients. Dans un autre entretien accordé à la presse tessinoise, Giancarlo le martèle: «Notre collection s’insère parfaitement parmi les grands ensembles du pays.» Des ensembles qui tendent aujourd’hui souvent à se ressembler. Côté contemporain, Bâle et Zurich jouent ainsi un peu aux frères jumeaux.

L'Arte Povera, avec un grand Mario Merz. Photo Ticino.ch.

Et que va devenir le tout? Je vous rassure tout de suite. Ici, les choses semblent bien réglées. Les Olgiati n’ont pas de descendants. Pour eux, il s’agit du coup de leur canton (d’adoption pour elle). En 2012, ils se sont rapprochés de ce qui allait devenir le MASI dans le double siège de la rue Canova et du LAC, construit ad hoc. Giancarlo e Donna Olgiati «sont convaincus que Lugano, avec le MASI, héritera de l’ensemble de la Collection.» Elle a été concédée à la Ville. Une sorte d’usufruit. Six ans plus tard, les collectionneurs ont offert 76 œuvres au MASI, consolidant de la sorte les relations avec le musée municipal. Le couple s'inscrit dans la tradition suisse, qui vise une relation stable entre public et privé. Tout ne sera bien sûr jamais exposé à la fois. Giancarlo et Donna voient du coup d’un bon œil plus tard la création d’un Schaulager, comme il en existe un depuis 2003 à Bâle. Une solide référence!

Les indications pratiques sur trouvent à la fin de l’article situé une case plus haut dans le déroulé de cette chronique. Le texte parle de l’exposition «Terre» de la Collezione Olgiati.

Du même auteur

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info


Merci de votre inscription
Ups, l'inscription n'a pas fonctionné
Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."