Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Germain Viatte raconte dans un livre l'affaire des faux Mondrian de Beaubourg

"L'envers de la médaille" explique, après un préambule de 200 pages, comment le musée a failli acquérir trois oeuvres douteuses à Genève en 1977. Presque à la sauvette.

Germain Viatte aujourd'hui.

Crédits: L'Atelier contemporain

Avec sa couverture crème, l’ouvrage tient du «livre blanc». Et cela même s’il s’intègre de ce fait dans les publications de L’Atelier contemporain du CNL (autrement dit du Centre national du livre). «L’envers de la médaille» de Germain Viatte, qui fut conservateur su Centre Pompidou de 1975 à 1985, puis directeur de son musée entre 1991 et 1997, se veut en effet un plaidoyer «pro domo». A ses débuts, l’historien de l’art (qui a par la suite dirigé de 1999 à 2005 le projet muséologique du Quai Branly tout en gérant celui des Arts d’Afrique et d’Océanie) a commis une lourde faute. Il s’agit pour lui de se faire absoudre, même si le monde entier a oublié sauf lui. L’omerta reste forte dans les institutions françaises… Certaines choses semblent même ne jamais y avoir eu lieu.

Officiellement, «L’envers de la médaille» parle de Mondrian et de Dubuffet. Il se voit sous-titré avec les mots bien abstraits de «les pouvoirs publics et l’opinion». Il s’agit de montrer à quel point Mondrian a été mal perçu en France alors qu’il y a vécu, avec l’interruption de la Première Guerre mondiale, de 1911 à 1938. Le Néerlandais a rencontré là l’indifférence. Son ascétisme masquait sa pauvreté. Ses premiers vrais acheteurs, dans les années 1930, se révéleront étrangers. Surtout Américains. Les musées du pays n’ont rien fait pour lui, même après sa mort à New York en 1944. Bref, ils ont contracté auprès de l’homme une dette morale. Il s’agissait de réparer le fait que les collections nationales ne détenaient qu’une seule peinture de lui en 1977.

"Mémoire vivante"

Viatte laisse mijoter son lecteur pendant 200 pages, ce qui semble long pour un préambule. Il faut dire que le texte doit aussi présenter Michel Seuphor, qui va jouer un rôle considérable par la suite. Le grand public (même si ce n’est pas celui que vise l’Atelier contemporain…) a le droit d’en savoir plus sur celui qui fut l’un des rares amis de Mondrian dans ses temps difficiles. Une fidélité qui lui a permis d’en devenir «la mémoire vivante» depuis son décès. Né en 1901, Ferdinand Louis Berckelaer, qui se fit un nom avec l’anagramme d’Orpheus, est aussi peintre. Mais mineur. Ecrivain. Critique d’art. Dynamique mais très brouillon, ce monsieur faisait du coup autorité vers 1970, du moins pour ce qui touchait aux avant-gardes de l’entre-deux-guerres.

"New York City I", acquis par la suite par Beaubourg. Les images des trois toiles litigieuses sont devenues introuvables. Photo RMN, 2021.

Vous l’avez compris. Nous allons retrouver Seuphor après cette introduction aussi lourde que l'erreur. L’histoire réelle commence en 1977, alors que le Centre Pompidou vient d’enfin ouvrir ses portes. La présentation des collections souligne leurs lacunes. Trop français pour un musée aux visées internationales. Trop timide aussi, dans la mesure où les achats sont demeurés faibles et les grandes donations rares. Les dations, qui ont fait leur apparition légale en 1972, restent à venir. Il convient d’ici là de boucher les trous. Or voilà que Michel Seuphor débarque chez Germain Viatte, alors âgé de 38 ans. Il lui fait miroiter trois Mondrian inédits, que posséderait une dame italienne, la signora Verde. Cette dernière les tiendrait de feu son mari. Celui-ci les aurait acquis d’une dame juive allemande émigrée aux Pays-Bas, Madame Weinbaum. Elle-même en aurait hérité de son mari, qui aurait possédé de grands magasins en Allemagne avant d’avoir dû fuir le nazisme.

Doutes tardifs

De nos jours, tous les signaux passeraient immédiatement au rouge. Trop de conditionnels pour établir une réelle traçabilité. Risque de spoliation de biens juifs, même si la famille aurait conservé par on ne sait quel miracle une partie de ses tableaux après son émigration. Simone Verde n’offre enfin aucune autre garantie que sa bonne mine. Est-elle même la légitime propriétaire des toiles en 1977? Mystère. Or ces œuvres, la France s’apprête tout de même à les payer 2 500 000 francs suisses dans une transaction plutôt louche effectuée à Genève. Un gros prix pour l’époque. Le marché de l’art n’a pas encore décollé. Les trois Mondrian vaudraient cent fois plus aujourd’hui… s’il s’agit bien là de créations patentées de l’artiste abstrait hollandais!

En 2021 donc, des myriades de précautions se verraient prises. Pas sous Giscard! Ni Germain Viatte, ni ses supérieurs (qui lui ont dit «oui») se sont inquiétés. L’auteur du livre est ainsi venu voir tranquillement les peintures, non pas au Port Franc genevois mais dans le coffre d’une banque privée locale. Il a demandé de vagues garanties d’authenticité à Seuphor et de provenance à Madame Verde. L’affaire s’est conclue. C’est à ce moment là seulement que les doutes ont germé chez Germain. Et si… Son esprit s’est affolé. D’abord, les tableaux sont-ils bien authentiques? Il y a vite de grosses suspicions. Viatte se rend compte que le trio de Mondrian est «notorious», comme disent les Anglo-saxons. Madame Verde promène son trésor depuis longtemps. Ernst Beyeler l’a refusé. Le Kunsthaus de Zurich aussi. Et ils ne sont pas les seuls! Le livre fait ainsi réapparaître la Genevoise Marie-Louise Jeanneret, qui fut longtemps galeriste à Champel. Les analyses chimiques se révèlent par la suite catastrophiques, tant sur le plan des pigments que sur celui des toiles. La réalisation serait très postérieure aux dates suggérées par les œuvres.

Faits dérangeants

Mais il n’y a pas que cela! Les faits deviennent accablants. Les grands magasins Weinbaum de Berlin n’ont jamais existé. Madame Giuseppe Verde doit 800 000 francs à un banquier genevois, Marc H. Tripet. Emprunt à rembourser. Il pourrait même s’agir d’une courtière. Insaisissable. La dame passe son temps à écumer l’Europe. C’est surtout une amie de l’épouse de Michel Seuphor, qui la défend du coup mordicus. Tout cela sent très mauvais. L'entôlage complet. Beaubourg dénonce donc l’acte de vente juste avant le début de paiements, qui auraient dû s’étaler sur deux ans. Reste à savoir qui aurait réalisé ces faux. Et quand. En 2021, cette dernière question reste en suspens. Viatte suggère Nicolas Eekman, un bon peintre figuratif, qui fut l’ami de Mondrian. Sans succès, il aurait voulu profiter de celui de son ex-compagnon de route.

Le "Murillo Canson". Photo RMN, 2021.

Le procès a eu lieu en 1984. La presse, qui avait bénéficié en 1977 d’une fuite accordée à Pierre Schneider pour «L’Express», peut s’en donner à cœur joie. Prison avec suris pour Simone Verde. Relaxe pour Seuphor, que Beaubourg voulait ménager. Il fait après tout partie de la famille. L’oubli peut ensuite venir, alors que les toiles litigieuse se retrouvaient dans l’enfer du Stedeljick Museum d’Amsterdam aux côté de Van Meegeren imitant Vermeer. Plus personne n’y aurait plus pensé sans ce tardif «mea culpa». Avec «New York City I», réalisé dans la ville en 1942 Beaubourg possède aujourd’hui l’un des plus beaux Mondrian. Tout va bien. A 82 ans, Germain Viatte utilise donc l’édition comme confessionnal. La seconde partie, sur Dubuffet, bien plus courte, ne sert qu’à justifier la première. Il y est questions des querelles de l'artiste avec les pouvoirs publics français.

Et "l'affaire Canson"?

Et voilà! Le morceau Mondrian est lâché. On peut se demander si le Louvre se montrera un jour aussi disert que Germain Viatte avec «l’affaire Canson», elle aussi mise sous le tapis comme une poussière négligeable. Le musée avait acquis, à Genève aussi (tiens donc!), un Murillo parfaitement authentique à la sauvette. L’ennui c’est qu’il était vendu, sans que le musée s’en alarme le  moins du monde, par la compagne-gouvernante d’une vieille dame qu’elle avait maltraitée jusqu’à la mort. La tortionnaire, une ancienne tenancière de boîte de nuit à Toulon, a été condamnée depuis. Le tableau ne s’est jamais vu pour autant restitué. Il brille dans la section réservée à la peinture espagnole au bout de la Grande Galerie. Là aussi, on pourrait de «légèreté». Mais on demeurait peu regardant dans les années 1980. D’où de nombreux problèmes actuels.

Ce sera tout pour aujourd’hui.

Pratique

«L’envers de la médaille», de Germain Viatte, à l’Atelier contemporain, 400 pages.

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