Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

L'Anglaise Georgina Adam dévoile dans un livre "La face cachée du marché de l'art"

La spécialiste parle surtout de la création contemporaine. Son ouvrage porte sur le très haut de gamme. La plupart des histoires racontées étaient déjà en partie connues.

La vente chez Christie's du Léonard de Vinci

Crédits: AFP

Comme la lune, le marché de l'art possède une face cachée. Etrangement, c'est d'elle que l'on parle le plus, comme si l'ombre attirait davantage que la lumière. L'actuel livre de Georgina Adam (publié il y a deux ans en anglais) est d'ailleurs sous-titré «controverses, intrigues, scandales...». Trois mots éminemment médiatiques. L'art ne semble en effet intéresser la presse que vu sous ces angles racoleurs. Allez proposer un simple compte-rendu d'exposition, s'il ne s'agit pas d'un artiste à la mode. Et contesté si possible! On vous rira au nez. Tout doit aujourd'hui faire polémique.

Georgina Adam écrit depuis plus de trente ans sur le marché de l'art. Elle a travaillé de 2000 à 2008 pour «The Art Newspaper» qui, contrairement à sa version italienne «Il Giornale dell'arte», donne plutôt dans le contemporain et les faits économiques. Jusqu'en 2016, elle a parallèlement tenu une rubrique hebdomadaire dans «The Financial Times». Elle enseigne au Sotheby's Institute. Autant dire qu'elle connaît le sujet sur le bout du doigt. Du moins en ce qui concerne le très haut de gamme. Il ne faut en effet pas se leurrer. L'ouvrage concerne le un pour-cent au plus du marché. Celui qui rapporte le plus gros des encaisses. L'auteur n'en fait d'ailleurs pas mystère. Son «Post-Scriptum» commence par les mots: «Ce livre brosse un tableau plutôt sombre du marché de l'art de ces dernières années, mais il est important de souligner que les excès dont il est question ne concernent qu'un petit nombre d'individus.»

Ouverture au Port-Franc du Luxembourg

Plusieurs thèmes se voient abordés dans cet ouvrage traduit en français par «Beaux-Arts Editions», une émanation du mensuel français «Beaux-Arts Magazine». Ouvert par une visite au tout nouveau Port Franc de Luxembourg le 17 septembre 2014, une ouverture à laquelle participait comme il se doit son premier investisseur, un certain Yves Bouvier, le texte explique ainsi «Comment soutenir un marché juteux», la manière de mettre «Une fortune au mur», «Les problèmes d'authentification» dus à «Un tsunami de contrefaçons». Suivent «L'investissement», sa sœur «La spéculation», et enfin «La face obscure». Une sorte de «dark pool» culturel, où les garanties avant ventes publiques croisent les emprunts gagés par des œuvres et les défiscalisations. Il y a bien sûr là un jargon spécialisé. Georgina Adams nous parle de «flipping» ou de «like-kind». Nous sommes ici à la limite entre la légalité et la criminalité.

L'énorme majorité du propos tourne autour de la création contemporaine. C'est elle qui irrigue un marché chiffré (mais les comptes sont difficile à faire dans un univers aussi opaque) à 63,3 milliards de dollars en 2015, année record. Il s'agit d'une activité toujours menacée de surproduction, alors que le petit marché de l'art ancien est devenu celui de la raréfaction. Il semblait cependant impossible de ne pas parler de la rocambolesque affaire du «Salvador Mundi» attribué à Léonard de Vinci ou des chaises (fausses) de Versailles. Il convenait aussi de mettre l'actuelle bulle en lien avec le passé. Les actuelles stars de l'art, utilisant les talents d'innombrables praticiens, ont connu des précédents à commencer par Raphaël et Rubens. Le marché a connu d'autres booms, que Georgina Adam évoque trop brièvement. Les abus sont de tous les temps. Certaines personnes interrogées par l'auteur évoquent volontiers un âge d'or, où les amateurs ne pensaient qu'à l'art. L'homme a hélas toujours aimé gagner de l'argent.

Ramifications genevoises

Voilà. Je ne vous raconterai pas toutes les intrigues, dont beaucoup sont d'ailleurs bien connues. Le mérite de l'ouvrage est d'en faire la somme, et surtout de leur donner un sens. Le lecteur sera ainsi familier de bien des noms cités, même si un homme comme Stefan Simchowitz ne reste connu des seuls initiés. Il faut dire que Genève se retrouve en première loge dans ce volume avec les duettistes Yves Bouvier et Dimitri Rybolovlev. Marc Jancou a tenu une galerie aux Bains. On connaît les démêlés de Phoenix Ancient Art avec la Justice. Les marchands Nahmad touchent par ailleurs de près la Suisse, tout comme Oliver Wick, qui a travaillé pour la Fondation Beyeler de Bâle. Il est bien sûr aussi question d'Art/Basel, même si Georgina Adam en parle comme d'une sorte de baromètre. Ou de thermomètre. C'est dans cette foire-spectacle que l'art ressemble le plus (du moins dans la plupart des stands) à une marchandise. Un bien d'échange comme un autre. Mais après tout, l'art ne tend-il pas à se confondre avec le luxe, qui se décline sous forme de produits?

Pratique

«La face cachée du marché de l'art», de Georgina Adam, traduit en français par Jean-François Allain, chez Beaux-Arts Editions.

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