Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

GENÈVE/"Zeitgeist" montre au Mamco la diversité de la figuration actuelle

Crédits: Dorothy Iannone/Mamco

L'art a longtemps vécu sur un dogme (1). Il y avait une progression qui menait, grosso modo, des parois de la grotte de Lascaux au «Carré blanc sur fond blanc» exposé par Kazimir Malévitch en 1918. La suite restait tout aussi logique. D'avant-garde en avant-garde, on en arrivait par bonds à des installations toujours plus éloignées de la peinture et de la sculpture traditionnelle. La réalité reproduite se voyait du coup réservée à la photo, devenue le 8e art. Et encore! 

Evidemment, il y a eu dans les années 60 le pop art, découvert par les Européens à la Biennale de Venise de 1964. Warhol, Rauschenberg, Wesselman & Co. Il marquait non seulement la suprématie nouvelle des Etats-Unis sur le champ artistique, mais une nouvelle approche du quotidien. Un accident de parcours? Le pop correspondait aussi aux années du minimalisme. Moins il y a, plus c'est beau. Se développait aussi alors le conceptuel. Tout est dans la tête. Il suffit d'avoir des idées, et accessoirement de les vendre. Mais après tout, Michel-Ange ne considérait-il pas sa sculpture en plein XVIe siècle comme une «cosa mentale»?

Exposition à Berlin en 1982 

Le pop s'étiolait déjà (notez qu'il n'est pas mort aujourd'hui, il suffit pour s'en persuader de visiter les mauvaises galeries) quand l'exposition «Zeitgeist» a ouvert en 1982 au Martin Gropius Bau de Berlin. Comme le rappelle aujourd'hui l'exposition du même nom au Mamco genevois, elle fut «très discutée à l'époque». Dans le minuscule monde des amateurs d'art, bien sûr, le contemporain commençant seulement alors son irrésistible ascension. Pourquoi ces conflits comme les intellectuels les adorent? Parce qu'il était question de figuration. Le grand interdit. N'oublions pas qu'à l'époque, certaines écoles de beaux-arts prohibaient la peinture et les sculpture traditionnelles. Tout ce qui rappelait la formation académique devait disparaître. C'était «réactionnaire» ou «dicté par le marché». Il subsiste encore de ces a-priori aujourd'hui, même si ce sont les tenants du conceptuel qui prennent parfois pour leurs élèves l'air de vieux cons. 

En fait, les tendances nouvelles présentées à Berlin et dont l'écho se retrouve dans l'exposition montée par Paul Bernard pour le Mamco, avaient quelque chose de jubilatoire et de libératoire. Tout redevenait permis. Il n'était même plus obligatoire, côté figuration, de peindre selon des règles. Il existait d'autres voies que le «beau métier». Il suffit de penser à la «Bad Painting» des Américains (2), puisque le mouvement de balancier était mondial. C'était du coup la tardive reconnaissance de l'art brut. Il régnait de plus peu de censure morale, le début des années 80 n'ayant pas encore vu le retour à l'ordre (3). Et n'oublions pas l'obligatoire meurtre du père! Un Friedrich Kuhn devait être ravi, à Zurich, de faire des pieds de nez à Max Bill et à ses dogmes de «l'art concert». Ce cher Max était aussi rigide que les carrés de ses tableaux.

Une pluralité étonnante 

Depuis trois décennies et demi, les choses ont bien changé. Comme en matière de vêtements, tous les possibles se voient admis. L'exposition de Paul Bernard (avec l'aide de Lionel Bovier et de Fabrice Stroun) peut ainsi voguer sereinement des années 1970 à nos jours. Elle offre une sorte de libre parcours sur un étage du Mamco, avec des «résonances» sur les autres étages. Il y a là, comme je vous l'ai déjà dit le 21 février, une pièce historique. C'est l'énorme diptyque en hauteur (l'existence de deux morceaux facilite son transport) de David Salle, né en 1952. Notez que le Mamco présente encore plus vaste avec les deux moquettes peintes colossales de Hayam Kan Nakache, qui a vu le jour l'année du «Zeigeist» originel, 1982. Une commande à l'artiste genevois.

Il se croise 44 artistes en tout dans l'exposition, qui ne donne pas pour autant l'impression d'un patchwork. Il y a pourtant là une étonnante pluralité d'inspirations, de styles, de techniques, voire d'approches. La grande sculpture de Frank Stella, qui fait partie des collections du Mamco (d'où a intelligemment été puisé le plus de pièces de qualité possibles), m'aurait ainsi paru abstraite dans un autre contexte. Beaucoup de noms sont connus, de la très culte Rosemarie Trockel à la vedette maison Nina Childress. L'exposition, qui s'ouvre sur un grand triptyque de William Copley dérivant aussi bien de la BD que de l'art brut, propose ainsi du Christian Lindow, du Fischli & Weiss, du Vidya Gastaldon, ou du Seyoung Yoon. Elle se veut ouverte sur le monde tout en gardant un œil sur la Suisse et Genève. Parmi les exposés, j'ai ainsi retrouvé Konstantin Sgouridis, membre du groupe Klat et co-commissaire de l'actuelle exposition «Le retour des ténèbres» au Musée Rath, plus évidemment Mai-Thu Perret. Elle est partout.

Un petit tableau pour l'affiche 

Vous pourriez du coup imaginer l'accrochage interminable. Il ne l'est pas. C'est aéré. Equilibré. Le spectateur adhère ou n'adhère pas à la forme de figuration proposée. Il est bon de ne pas toujours se montrer d'accord avec les gens, ou plutôt ce qu'ils proposent. Je note cependant (parce que vous pourrez replacer le mot en temps voulu), que «les pratiques contemporaines sont peut-être davantage figurales que figuratives.» La toute petite toile de Mathis Gasser, né en 1984, choisie pour faire l'affiche se révèle pourtant tout ce qu'il y a de plus réaliste. Je dirais même qu'elle renvoie à la peinture symboliste de la fin du XXe siècle, d'Adolphe Mossa à Jean Delville. Elle s'intitule «Blue Eyed» et représente une femme pour le moins fatale. 

(1) L'idée remonte aux livres du peintre, architecte et historien Giorgio Vasari, qui a publié ses «Vies» en 1550, puis en 1568.
(2) L'exposition «Bad Painting» s'est déroulée dès 1978.
(3) L'absence de violence ou de sexualité explicite m'a frappé fin janvier à Artgenève. Cela dit, certains artistes ont connu beaucoup d'ennuis avec les autorités dans les années 1970 et 1980.

Pratique 

«Zeitgeist», Mamco, 10, rue des Vieux-Grenadiers, Genève, jusqu'au 7 mai. Tél. 022 320 61 22, site www.mamco.ch Ouvert du mardi au vendredi de 12h à 18h, les samedis et dimanches de 11h à 18h.

Photo (Mamco): Une pièce de Dorothy Iannone qui a beaucoup choqué au moment de sa création. L'artiste est visiblement en train de se masturber dans la vidéo.

Prochaine chronique le mercredi 1er mars. Le Louvre se retrouve en plein gabegie Vermeer. Tout va de travers!

 

 

 

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