Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

GENÈVE/"Structure-sculpture" au BAC ou l'architecture libertaire

Crédits: DR

C'est une bonne exposition à chercher au Commun du BAC, qui donne sur le côté rue des Bains du conglomérat artistique genevois. Le titre peut interroger. Le sous-titre aussi, d'ailleurs. «Structure-sculpture» se voit suivi des mots «Architecture et performance à Genève, de 1960 à nos jours». Il s'agit donc bien de constructions, effectuées ou du moins rêvées. Quand on se lance dans les utopies modernes, mieux vaut ne pas trop garder le regard braqué sur la réalité. Surtout en matière d'urbanisme local. Ici, comme chacun le sait, les idées se heurtent au labyrinthe des règlements et à lenteur de l'administration. D'où des bouchons frôlant la paralysie. Et tout cela pour un résultat ne satisfaisant en général personne... 

Si l'avant-guerre avait encore permis des immeubles possédant un certain caractère (le fameux style «Art Déco»), les années 1950 ont été celle de la barre en forme carton à chaussure allongé. Toutes pareilles, sans trop se soucier du contenu (ce qui n'est pas le cas avec les souliers)! «A l'époque déjà, Martin Heidegger dénonçait en Allemagne ce tout-béton sans âme et sans caractère», explique Paolo Amaldi, commissaire de la manifestation conçue en collaboration avec Maïlis Favre et Annalisa Viati. «L'idéal était un produit standardisé, au coût le plus bas possible, respectant les normes en vigueur.» L'habitant ne se voyait pas pris en compte. A lui de s'adapter à la boîte! Il devait s'estimer déjà assez content de trouver un appartement, surtout à Genève où la crise du logement reste endémique depuis le Moyen Age.

Une bulle sur une façade 

Les années 1960 allaient amener protestations et propositions. C'est le sujet de l'exposition, dont le point d'orgue est une immense tente de bois colorés, construite par des frères Chapuisat toujours aussi efficaces et inventifs. «Je suis parti de la bulle pirate apposée en 1971 par Michel Lachat sur la façade nue d'un immeuble moderne. On en avait énormément parlé alors.» Normal! Je m'en souviens, du reste. Cette excroissance destinée à devenir une chambre d'enfant (elle a du reste été reconstituée au BAC, côté Mamco) incarnait les protestations contre l'anonymat architectural et le manque de logis à louer. C'était un cri libertaire typique de l'après Mai 68. 

«Il fallait situer l'événement dans une perspective régionale. Genève et ses environs ont été de grands lieux de la contestation architecturale.» C'est ici que le mouvement moderniste, désormais perçu comme inhumain, s'est en partie vu rejeté. «Un héritage lointain des expériences de l'inventeur et constructeur américain Richard Buckminster Fuller.» Une suite logique aussi aux voiles de béton tendues par centaines dans tout le pays par Heinz Isler, dont subsiste à Genève l'ex-usine Sicli. «Il naît vers 1960 l'idée de sculptures habitées.» Ces dernières sont autant l’œuvre des utilisateurs que des constructeurs. Tout doit se faire d'un coup, avec des jets de béton sur des armatures de grillages. «Le mobilier peut se voir inclus dans le procédé. La chose donne évidemment dans ce cas une rigidité extrême à une construction pourtant voulue évolutive.»

L'apport de Daniel Grataloup 

Certains lecteurs (pas les plus jeunes!) auront reconnu ici le mode de Daniel Grataloup, qui fête ses 80 ans en 2017. «C'est la figure la plus médiatique d'un groupe comprenant des gens comme Pascal Häusermann et sa femme Claude Costy, Bruno Camoletti (le descendant de Marc, l'architecte du Musée d'art et d'histoire), André Gaillard ou le Hongrois d'origine Antti Lovag.» Grataloup va tenter beaucoup de choses pour en mener peu à bien. La faute aux autorités genevoises de l'époque. Celle aussi à un caractère difficile. L'exposition montre ainsi une partie de la forêt de tours, montant en pensée jusqu'à 300 mètres de haut, qu'il avait imaginée pour une métropole du futur, avec des bulles attachées à un tronc comme les grains à un épi de maïs. «Le MoMA ayant acheté en 2012 une partie de ces maquettes, le canton de Genève s'est senti obligé d'en acquérir lui aussi.» 

L'exposition montre bien l'esprit du temps. Celui d'une folle prospérité. «Tout cela date d'un temps où le pétrole coulait à flots. Aucune économie d'énergie! Pas d'isolation thermique.» Une large place se voit en revanche faite aux idées libertaires et individualistes. On y retrouve l'idée d'aller vivre loin des villes. De se cacher dans les bois. «Il y a cependant eu une intéressante expérience concrète à Douvaine, sur terre française. Les règlements se révélaient moins stricts en Haute-Savoie. Le sol y était à l'époque bien meilleur marché. Une municipalité progressiste s'est lancée. Il y a eu des constructions révolutionnaires. Tout a pris fin après un revers électoral en 1977.» L'esprit a aujourd'hui changé. La situation économique aussi, même si l'idée de base était une auto-construction bon marché, conçue un peu comme un happening. Mais même le mot happening date aujourd'hui terriblement...

Le boomerang des starchitectes 

Ne reste-t-il cependant pas de cette époque les formes, biologiques, penchées ou désarticulées? Ne retrouverait-on paradoxalement les ferments de cette architecture chez les actuels «starchitectes»? «C'est une bonne question. Il est clair que nous allons depuis quelques années vers une architecture expressionniste, peu rationaliste et géométriquement complexe.» La sophistication permise par les ordinateurs a fini par rejoindre esthétiquement les bricolages de jadis. «Le cas le plus emblématique me semble celui de Frank Gehry. L'homme a commencé par retaper des maisons, dont la sienne, avec des matériaux de récupération. Aujourd'hui, il produit les édifices les plus chers du monde, comme cette Fondation Vuitton dont même la marque de luxe n'a pas osé articuler le prix.» L'Américain a complètement dévié de son orbite. Ne faudrait-il pas du coup en revenir chez nous à des tentatives comme celles de Genevois d'adoption il y a plus de quarante ans?

Pratique

«Structures-sculpture», Bâtiment d'art contemporain (ou BAC), 28, rue des Bains, Genève, jusqu'au 30 août. Tél. 022 418 45 30, site www.ville-ge.ch/culture/lecommun Ouvert du mardi au dimanche de 11h à 18h.

Photo (DR): Un maison produite à Conches dans les années 1970 par Daniel Grataloup. 

Prochaine chronique le mardi 18 juillet. David Hockney à Paris et à Venise.

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