Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

GENÈVE/"Schnaps und rösti". L'Ariana se penche sur son fonds suisse

Crédits: Ariana, Genève/Photo Mauro Magliani et Barbara Piovan

Pour l'inauguration, une formation jouait du cor des Alpes. Il y a aussi eu une lutte à la culotte. Si l'on m'avait consulté, j'aurais sans doute ajouté des géraniums aux fenêtres, des parterres entiers d'edelweiss, un personnel en costumes appenzellois (ou saint-gallois) et, pourquoi pas, la reconstitution entière du «village suisse» de l'Exposition nationale de 1896. Une fête nationale qui s'est, je le rappelle, tenue à Genève sur la plaine de Plainpalais. Dame! Ce n'est pas tous les jours qu'un musée sort sa collection (presque) entière de verre émaillé et de poterie alémaniques. 

L'actuelle manifestation de l'Ariana, présentée en sous sol, constitue une troisième exploration du fonds lentement constitué depuis le XIXe siècle. En 2006, le musée pour la céramique et le verre s'était penché sur ses faïences italiennes. Un domaine périlleux. Les manufactures de la Péninsule se sont beaucoup copiées les unes les autres et de nombreux faux sont encore venus brouiller les pistes. En 2014, c'étaient les «terres d'Islam». Là aussi, les problèmes ne manquaient pas. Je me souviens d'une démonstration d'Hortense de Corneillan. La restauratrice prouvait qu'un bol apparemment intact était en réalité formé des débris de douze pièces fragmentaires.

Plus de 400 pièces 

L'ensemble helvétique de l'Ariana à traiter se révélait considérable. Et, pour une fois, le verre l'emportait quantitativement. Un peu plus de 200 pièces, contre un peu moins de 200 objets pour la céramique. L'idée de la directrice Isabelle Naef Galuba et de la conservatrice Anne-Claire Schumacher était de les traiter ensemble. Les motifs se révèlent en effet analogues, tout comme l'aire géographique. La Suisse alémanique de l'Ancien Régime, puis de l'actuelle République demeure loin de se voir concernée dans son ensemble. La poterie se situe dans les cantons de Berne et de Lucerne, avec une pointe exotique à Winterthour. Le verre tourne pour sa part autour de Flühli situé, comme tout le monde ne le sait pas, dans l'Entlebuch. 

Les pièces présentées dans des vitrines, qu'animent parfois de discrets cubes rouges (un hommage au drapeau fédéral), ont été produites entre la fin du XVIIe siècle et le début du XXe. S'il y a évolution stylistique, elle reste discrète, même si le Thoune a fini par dégager un goût assez folklorique afin de plaire aux premiers touristes. Le parcours pouvait du coup continuer. Les commissaires (Anne-Claire Schumacher pour la terre, Stanislas Anthonioz pour le verre) ont du coup inclus quelques pièces modernes pour comparaison. La chose vaut notamment au visiteur un coq monumental de Willi Aebi. Il prouve que des variations contemporaines demeurent possibles.

Avant tout des dons et des legs 

L'itinéraire commence logiquement par des vitrines explicatives. Il s'agit de situer les enjeux sur le plan géographique, technique ou patrimonial. «L'Ariana sort ses réserve», dit le surtitre. Il faut bien dire d'où viennent celles-ci, avec graphiques et statistiques. Sachez donc que pour la poterie le 43% résulte de dons, le 41% de legs, le 9% seulement d'achats et le reste d'«anciens fonds». Un appellation pudique signifiant qu'on n'a plus aucune idée des origines. Il est amusant de constater que le verre ne répond pas aux mêmes normes. Il y a là 77% de legs et 7% de dons, les achats se montant à 10%. 

Une partie des pièces provient bien sûr de Gustave Revilliod, mort en 1890. C'est le créateur de l'Ariana, qui fera l'objet d'une grande exposition en 2018. Il s'agissait de retracer l'historique ultérieur des enrichissements, comme le fait Isabelle Naef Galuba dans le monumental catalogue (850 pages, divisées en deux volumes). Un nommé Alfred Dumont a laissé un héritage un ensemble important de poteries en 1894. Une série moins nombreuse est arrivée de la même manière grâce à Adrien Lachenal, qui fut président de la Confédération en 1896, l'année de l'Exposition nationale. Le politicien est mort courant 1918.

Enrichissements tout récents

La grande surprise demeure de constater que la collection a connu un considérable enrichissement entre 2015 et 2016. Comme l'explique Anne-Claire Schumacher, ce «boom» tient au lancement du projet. Les notices se devaient d'être confiées à des spécialistes du Langnau, du Steffisbourg ou du Heimberg. Heinz Horat (pour le verre) et les duettistes Andreas Heege-Andreas Kisler (pour la poterie) ont donc parlé autour d'eux de l'exposition. Ils ont découvert que, comme dans bien d'autres domaines, des gens seraient tout contents de donner. La pièce centrale, une somptueuse coupe de mariage de 1801 évoquant aussi bien les céramiques de Bernard Palissy que les faïences des Strasbourg, a ainsi été offerte par MM Harry Heinz et Reinhard Steiner. Il s'agit d'un des chefs-d’œuvre du genre. L'Ariana a également su faire coup double. La collection du Bernois René Stehlen s'est vue offerte par sa fille et son gendre en 2015, puis par son fils en 2016. Il est amusant du coup de noter qu'une production aussi vernaculaire ait pu être en partie remise par un monsieur Ramsès Armanios. 

Que dire pour conclure devant cet ensemble? Qu'il exige d'affectionner le rustique et d'apprécier l'iconographie allant avec. Il y a là beaucoup d'écussons, d'ours tirant une langue rose, de dragons à cheval, de fleurettes stylisées et de devises moralisatrices ou religieuses. Le tout dans des couleurs sans grand éclat. Il s'agit de pièces à l'engobe, cuites une seule fois, ou de verres peints à chaud ou à froid. Certaines pièces se révèlent cependant plus soignées que d'autres. Elles sont décorées des deux côtés et percées d'un trou. Quelques assiettes ont donc passé leur vie accrochées un mur. Elles servaient à commémorer. Autant dire qu'elles se révèlent parfaitement à leur aise dans une vitrine.

Pratique

«Schnaps und rösti» (le rösti ayant dû apparaître au XIXe siècle, comme la culture de la pomme de terre), Ariana, 10, avenue de la Paix, Genève, jusqu'au 18 février 2018. Tél. 022 418 54 50, site www.ariana-geneve.ch Ouvert tous les jours, sauf lundi, de 10h à 18h. Les deux catalogues, l'un pour la céramique, l'autre pour le verre, ont paru avec un double texte français et allemand aux Editions 5 Continents. Aucun musée alémanique ne s'est cependant inscrit pour reprendre cette exposition si patrimoniale.

Photo (Musée de l'Ariana): Une assiette en Langnau avec un buveur... et une devise. Elle date de 1779.

Prochaine chronique le mardi 27 juin. Le Musée d'art moderne de la Ville de Paris associe Derain, Balthus et Giacometti.

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