Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

GENÈVE/Que s'est-il passé en 2017 pour le Service cantonal d'archéologie?

Crédits: Service cantonal d'archéologie

C'est une bonne habitude. Il n'y en a d'ailleurs pas tant de mauvaises que cela! A chaque début d'année, depuis sa nomination comme archéologue cantonal en 1998, je rencontre Jean Terrier. Il n'a pas tant changé depuis ce temps-là. Ses actions se situent toujours dans la même ligne. Les chantiers durent souvent plus d'une année. Il y a aussi les escapades à l'étranger. Pour son prédécesseur Charles Bonnet, 85 ans dans quelques jours, c'est aujourd’hui encore l'Egypte et le Soudan. Son successeur donnerait plutôt dans l'Albanie, un pays où tout reste (presque) à prospecter. Il est bon que Genève exporte ainsi des savoir-faire. 

Que s'est-il passé sur (ou plutôt sous) le terrain en 2017? Nous avons pris rendez-vous il y a quelques jours. Etat des lieux. Je lui laisse tout de suite la parole.

Jean Terrier, quel serait l'événement local majeur de l'année dernière?
Nous sommes toujours en plein travail avec les lauréats du concours d'architecture pour le musée de site du bastion Saint-Antoine. Il y a là un bureau d'architectes genevois, un atelier de paysagistes espagnols, l'environnement extérieur nous ayant paru très important, et des ingénieurs vaudois. Pour le moment, tout se passe bien. Le maître d’œuvre sera la Ville, propriétaire du terrain. Le maire de Genève Rémy Pagani tient beaucoup à ce projet, qui devrait aboutir à une ouverture au public dès 2010-2021. Je rappelle que notre service dépend lui de l'Etat, où nous nous trouvons dans le département géré par Antonio Hodgers. 

Où en êtes-vous sur le plan pratique à Saint-Antoine?
Les fouilles sont terminées. Nous faisons juste quelques contrôles. Nous sommes entrés en discussions avec le Musée d'art et d'histoire, qui vit pour sa part dans un horizon plus lointain. On y parle aujourd'hui d'une réouverture après travaux en 2028. Le musée devrait nous fournir des objets archéologiques genevois permettant de développer des thématiques locales. Autrement, il y a bien sûr les études spécialisées en cours. Marc-André Haldimann s'occupe par exemple des céramiques. Il s'agit pour lui un complément sur ce qu'il a publié à propos de celles de la cathédrale. 

Le sous-sol y sera-t-il plus immédiatement lisible qu'à Saint-Pierre?
Je le pense. Il n'y a rien au-dessus des restes archéologiques. Ceux-ci embrassent cependant des périodes extrêmement larges, alors que la cathédrale s'arrête par la force des choses au XIIe siècle. On trouve ici le vestige de murailles bien postérieures. L'évolution des constructions depuis l'Antiquité jusqu'au XXe siècle devra pouvoir se lire au premier coup d’œil. 

Et autrement?
Nous avons repris des excavations en campagne, à Laconnex. C'est intéressant. Il y a plus de trente ans, Béatrice Privati avait travaillé sur une nécropole du Haut Moyen Age (Ve-VIIIe siècles) à Sézegnin. Celle-ci a du reste fait l'objet de sa thèse. J'ai moi-même participé au chantier en 1982. Ce cimetière jouxtait une unité agricole. A Laconnex, qui se trouve à un kilomètre, nous avons retrouvé un habitat du IVe-Ve siècle. C'est le moment où Genève se christianise, avec un évêque. Les villas romaines se transforment ou s'adaptent avec de nouvelles construction, érigées en bois. Nous en retrouvons donc les empreintes dans le sol. C'est comme un négatif photo. Il y a certes trois tombes à Laconnex. Mais on peut imaginer un lien avec celles de Sézegnin. Il s'agit là d'une fouille d'urgence. Il ne va rien subsister de nos trouvailles, qu'il reste à publier. 

D'autre interventions en communes?
Oui, au Grand-Saconnex. Je vous en ai déjà parlé l'année dernière. Il y a le grand projet de la route des Nations. Notre service arrive en amont. La première partie s'est faite avec un mandat de l'Université. Elle portait sur du néolithique. Nous nos rapprochons maintenant de la route. L'Etat finance par conséquent. C'est d'ailleurs amusant. Sous la future voie nous avons retrouvé les restes de routes remontant jusqu'au temps des Gaulois. Elles vont par states jusqu'au XIXe siècle, avec des remplois. L'un d'entre ces chemins a réutilisé des pierre gothiques sculptées. Là non plus, il ne restera rien. Et il s'agit bien entendu aussi d'une fouille d'urgence. 

Et en ville?
Nous sommes intervenus aux Tranchées, à cause du CEVA. Là pas de surprise. Nous sommes tombés sur un morceau des dernières fortifications entourant Genève. Edifiées au XVIIIe siècle, elles couvraient davantage de terrain que la ville elle-même. Les voies souterraines ne feront qu'une incision dans cet immense complexe architectural enfoui. Autrement, je dois dire que 2017 est resté une année calme. 

Et 2018?
Tout commence par un important projet, qui nous est personnel. Nous déménageons. C'est pour le début du printemps. Nous allons à Versoix. Pour notre petite équipe, il s'agira du regroupement qui change tout. La chose illustre bien notre progression. Au temps de Charles Bonnet, presque tout se passait dans sa ferme à Satigny. Puis nous avons eu des locaux éparpillés dans Genève, dont le Manège que nous allons quitter et qui entrera en travaux. Une réhabilitation. 

Où allez-vous à Versoix?
A La Bécassine, qui était jusqu'ici occupée par l'Institut Forel de l'Université. Il y a cinq bâtiments. L'orangerie nous servira de lapidaire. Nous aurons sept bureaux dans l'ancien moulin. C'est magnifique. La maison elle-même contiendra notamment la bibliothèque. Le regroupement nous fera gagner du temps. Il créera aussi une dynamique. 

Autrement, d'autres projets?
Il nous faudra revenir au Parc de La Grange afin de trouver une meilleure manière de signaler la villa romaine. Le site du château de Roelbeau se verra complété, histoire de devenir plus attractif. La tuilerie romaine des bois de Chancy, créée à l'époque dans un temple désaffecté, fera l'objet d'un parcours. Vandoeuvres aimerait travailler sur la villa gallo-romaine dont nous avons retrouvé les substructures. Ce sont de petites avancées. Mais elles sont bonnes pour notre image. Il s'agit finalement de communication. 

Hors Genève, Jean Terrier oeuvre donc avec les Albanais, «avec ma casquette d'universitaire». L'homme enseigne après tout l'archéologie classique chrétienne et médiévale. «Je suis depuis trois ans à Orikum, ou Orikos si vous préférez. C'est géographiquement juste au-dessus de Corfou.» L'endroit constitue base militaire depuis la nuit des temps. «Nous allons de l’hellénistique au byzantin.» On notamment été trouvées des églises des VIIIe et IXe siècles. «Mais le lieu s'est sans cesse modifié jusqu'au XXe siècle.» La flore et la faune sont fascinants dans ce lieu protégé, alors que les côtes albanaises s'urbanisent aujourd'hui à toute vitesse, et hélas sans contrôle. «Il y a un projet de présentation publique sous forme de parc.» Le financement est un petit peu albanais. Le gros de l'argent vient de la Fondation Suisse-Liechtenstein pour les fouilles à l'étranger, notamment active au Ghana. Jean Terrier aimerait bien continuer à travailler à Orokum après sa retraite. Car à force d'être loin, celle-ci commence à dangereusement se rapprocher.

Photo (Service cantonal d'archéologie): Quelques tombes antiques sur le bastion de Saint-Antoine.

Prochaine chronique le samedi 24 février. Les galeries à Genève.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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