Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

GENÈVE/Que s'est-il passé dans le domaine archéologique en 2016?

Crédits: Traces architectes, Carouge

C'est notre réunion annuelle depuis plus d'une décennie. Le grand récapitulatif. Archéologue cantonal, Jean Terrier dresse le bilan des douze mois précédent. Une façon comme une autre de ne pas se concentrer sur l'événementiel. Il y a toujours du petit et du modeste dans le travail de fouilles local. N'oublions pas que l'archéologie constitue depuis bien longtemps une science visant à la connaissance matérielle du passé, et non un moyen de déterrer des objets. Bien souvent du reste, il ne restera rien du chantier, ouvert dans l'urgence. Une route passera. Un immeuble se construira. Un champ se remblaiera. Mais on saura désormais ce qu'il y avait dessous. 

Jean Terrier, quelle a été la grande affaire de 2016?
Roëlbeau, bien sûr! La mise en valeur du site est terminée, après des années de fouilles. Le week-end inaugural s'est déroulé les 5 et 6 septembre. Cinq mille personnes sont venues. C'était fabuleux. Il y a eu la fête médiévale et une partie officielle avec les conseillers d'Etat qui se sont succédé pendant le chantier, démarré en 2003. Voilà une longue aventure qui finit bien. Très vite, les gens ont investi le lieu, qui s'intègre dans un cadre exceptionnel unissant la campagne, les ruines d'un château et des plans d'eau renaturalisés. Plus bien sûr le parcours archéologique, mis au point avec l'architecte Charles Pictet, tandis qu'On Situ s'est chargé d'une médiation permettant au public de passer de la première construction en bois du XIVe siècle à l'état actuel. 

Cela, la presse en a beaucoup parlé, mais qu'y a-t-il dont nul n'ait touché mot?
Une fouille de sauvetage en plein hiver, alors que le thermomètre descendait jusqu'à moins quatorze. Il y aura de nouvelles gravières à Laconnex. Un géologue suit les travaux. Il a remarqué des traces noires sur un sol se situant sous une terre arable qui venait d'être enlevée. L'homme nous a appelé. Nous avons ainsi retrouvé un établissement rural remontant au Ve siècle, soit à l'Antiquité tardive. La chose nous a beaucoup intéressé. Dans les années 1980, Béatrice Privati avait fouillé, non loin de là, un cimetière à Sézegnin. Il contenait quelque mille sépultures. C'est du reste devenu le sujet de sa thèse. En lien avec cette nécropole se trouvait un autre établissement agricole, remontant lui aussi au Ve siècle. 

Qu'est-ce que cela prouve?
Le dynamisme de Genève dans ce qu'on a longtemps appelé «les siècles obscurs». On connaît depuis longtemps les villas romaines émaillant le canton, ou du moins ce qui en subsiste. C'est normal. Il s'agissait de solides bâtisses en pierres. Au moment où l'Empire s'efface, vers 400, la construction est revenue aux matières périssables, comme le bois. Il ne subsiste presque rien de ces édifices. Leurs simples traces démontrent cependant qu'à côté des villas, dont certaines demeuraient debout à l'époque, l'exploitation continuait sous une autre forme et sur un territoire modifié. C'est Philippe Ruffieux qui s'est occupé de ce court chantier. Trois mois, en comptant la trêve de Noël. Maintenant, tout va disparaître avec la nouvelle gravière. 

Et autrement?
Un double chantier au Grand-Saconnex. Il se construit sur la commune un nouveau giratoire. Enorme. L'Université a travaillé sur le terrain, avec des fonds de la Confédération. Elle a mis à jour un site du néolithique final. Ce dernier a connu une occupation assez longue. Elle va d'environ 2900 av. J.-C. à l'époque de La Tène, autrement dit le premier siècle avant notre ère. Un magnifique menhir a ainsi été retrouvé, dans son contexte. Restaient les environs. C'est nous qui sommes intervenus, cette fois dans le cadre cantonal. Nous avons continué le chantier en amont sur la pente. Et qu'avons-nous déterré? Une route antique qui se retrouvera donc sous la route moderne. 

Et les églises? Vous me parlez chaque année d'églises.
Nous sommes retournés à Compesières, où nous avions pratiqué d'importantes recherches dans l'église, dédoublée au XIIIe siècle, quand l'endroit a été donné aux Templiers. Cette fois, nous avons travaillé dans ses environs. Il s'agit à nouveau d'une fouille de sauvetage, confiée à Isabelle Plan. Il est prévu ici une nouvelle mise en valeur du site médiéval de la Commanderie. A été retrouvée également une dépendance agricole, dont il subsistait des traces fugaces. Tout a été recouvert depuis. 

Reste enfin Saint-Antoine. La Salle du Faubourg vient de présenter à Saint-Gervais les projets d'aménagement du site, avec toutes les propositions, dont la gagnante.
Il reste quelques minuscules recoins à fouiller, mais nous arrivons ici à bout touchant. On se souvient de l'émotion des découvertes. La population genevoise s'est enthousiasmée. Des motions ont été déposées au Grand Conseil afin que le site soit préservé. Tout s'est mis en place en 2015-2016 avec la Ville et l'Etat. En août 2016, la Ville seule a lancé un concours international d'architecture. Il lui est parvenu 91 projets, qui devaient naturellement remplir un cahier des charges. Le jury a siégé en février 2017. Il a retenu à l'unanimité «Les lanterneaux», proposé par un bureau carougeois, Traces, pour ce qui est du gros œuvre, une équipe de Saint-Jacques-de-Compostelle, Estar, s'occupant de la partie paysagère, et un ingénieur. 

Comment les choses sont-elles passées?
On était une douzaine à siéger. J'avais peur d'être asphyxié par la présence d'architectes jurés. J'étais content d'avoir en renfort un autre archéologue. C'est Marco Graber, l'un des auteurs du MEG, qui présidait. Tout s'est finalement bien passé. On a discuté pendant trois jours. Il y a eu un premier tour éliminatoire. Par la suite, quelques repêchages. Puis une sélection sévère. Nous étions finalement tous d'accord sur le gagnant. Restaient quelques prix de consolation à distribuer. 

Quelles sont, à votre avis, les qualités de «Les lanterneaux»?
Ce qui est fabuleux, c'est que la promenade sur le bastion se voit rendue aux Genevois. Il y aura une plantation d'arbres, dont la disposition se veut incitative. Tout amène à la pointe, où se trouvera l'entrée du site archéologique. Il n'émergera du sol que trois édicules, alors que certains projets prévoyaient une couverture quasi complète. Ils mettront en évidence trois aspects différents du chantier. Un lanterneau donnera sur la période romaine, un autre sur le portique paléochrétien de l'église Saint-Laurent et le troisième sur le système de fortifications du XVIe siècle. 

Et maintenant?
Les choses avancent. Nous commençons les derniers jours de mars les séances avec les architectes (l'entretien a été réalisé le 29 mars). Les lauréats devront préciser leur idées et les traduire en chiffres. Il nous faut un projet ficelé. Budgété. Le plan financier est tripartite. Il y a la Ville, propriétaire du terrain. L'Etat, dont le service archéologique dépend. Et enfin les privés. Il faudra bien sûr trouver les mécènes, mais le sérieux du concours et la garantie morale de la Ville et de l'Etat devraient aider. Avec d'autres projets, il aurait fallu s'attendre à une levée de boucliers des associations de sauvegarde de patrimoine. Nous sommes dans un périmètre très sensible. Je pense qu'il ne surgira pas ici d'oppositions. 

Quel est le coût actuellement prévu?
Douze millions. C'est un chantier relativement modeste. 

Et l'inauguration?
Si tout se passe bien en 2019-2020. Elle devrait plus ou moins coïncider avec ma retraite.

Photo (Traces, architectes): Le projet gagnant pour Saint-Antoine.

Prochaine chronique le mardi 11 avril. Les jardins au Grand Palais de Paris. 

 

 

 

 

 

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