Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

GENÈVE/"Print", le Musée de la Réforme imprime à la main une jeune bible

Crédits: MIR

Des tabliers noirs accrochés à des patères, avec un beau «R» blanc, histoire de rappeler où l'on est. Un séchoir destiné à contenir non pas de la vaisselle, mais les feuilles d'un magnifique papier. Un écran vidéo géant, afin de rappeler que le passé doit se rattacher au présent (à moins que ce ne soit le contraire). Le pavillon périodiquement reconstruit dans la cour de la Maison Mallet abrite depuis quelques jours jours «Print», la nouvelle exposition du Musée international de la Réforme, ou MIR. 

Parler d'exposition semble à la fois juste et faux. Pour célébrer les 500 ans de la Réforme, il y a bien eu, au départ, un projet d'Isabelle Graesslé axé autour de Martin Luther, l'homme par qui tout a commencé en 1517. La directrice a quitté abruptement ses fonctions début 2016. Il y a ensuite eu une longue vacance du pouvoir. Gabriel de Montmollin a été nommé à l'automne. Il fallait une autre idée. Elle tourne autour de l'imprimerie, traditionnellement vue comme le vecteur d'une nouvelle église, axée sur le retour au texte biblique. «On a eu la révolution de l'écriture, puis celle de l'imprimerie avec Gutenberg vers 1450. Aujourd'hui, la «galaxie Gutenberg» se meurt. Nous sommes projetés de gré ou de force dans la révolution numérique», rappelle le nouveau responsable du MIR. Un nouveau bouleversement qui n'en conserve pas moins l'écriture telle qu'elle est...

Une diffusion rapide 

«Nous somme partis du constat que les 95 thèses de Luther critiquant l'Eglise romaine avaient connu une diffusion fulgurante et imprévue en 1517», explique Gabriel de Montmollin. «Luther avait pensé à un document théologique interne. Son texte a été imprimé et réimprimé à un nombre incroyable d'exemplaires, en des temps où le copyright n'existait bien sûr pas. En deux mois à peine, l'Allemagne était entrée en ébullition.» Il est permis d'y voir la première campagne de presse réussie de l'histoire. Une telle diffusion eut été impossible au temps des manuscrits. «Nous avons donc voulu montrer la mécanique de la Réforme. Une presse de Gutenberg a été reconstituée pour le musée par Pierre-Yves Schenker, d'Yverdon. Elle en bois jeune, avec une vis taillée dans un arbre abattu il y a trente ans.» Il n'y a pas eu d'apport technologique entre 1450 et 1517. «Cet outil simple permettait d'imprimer des bibles en nombre considérable. On estime qu'il s'en est vendu un million d'exemplaires entre 1517 et 1550, toutes langues confondues.» 

Que va faire le MIR avec cet objet? Mais imprimer une bible, bien entendu! L'entreprise a commencé le 4 juin, Pentecôte marquant la première diffusion du message chrétien. Elle progresse lentement. Il sortira dix pages par jour. Il fallait choisir une version française du texte. «C'est la Bible des écrivains de 2001, publiée sous la direction de Frédéric Boyer, dont Fayard nous a cédé les droits.» Les bibles du XVIe siècle étaient souvent illustrés de gravures par des artistes comme Lucas Cranach. «Dans une idée de rajeunissement, nous avons demandé des images à quatre plasticiens liés à Genève. John Armleder a accepté, en nous précisant bien qu'il était catholique. Les trois autres sont Mai-Thu Perret, Vidya Gastaldon et Marc Bauer.» Des œuvres sacrées du quatuor se voient déjà présentées dans une salle adjacente. Tiens, il y a là une couronne d'épines (dorées) d'Armleder!

Les best-sellers du XVe siècle

Déjà plusieurs fois empruntée par le MIR, cette seconde chambre s'est vue plongée dans un noir d'encre. Outre les pièces contemporaines, il y a les «best-sellers du XVIe siècle», avec des exemplaires parfois admirables empruntés à la Bibliothèque de Genève ou à la Fondation Martin-Bodmer. A tout Seigneur, tout honneur. La présentation débute avec des bibles ou des textes religieux. J'ai noté une «Cité de Dieu» de saint Augustin, à la typographie particulièrement soignée, sortie à Rome dès 1474. Puis viennent les pièces scientifiques. Le chirurgien français Ambroise Paré rejoint dans une vitrine le géographe allemand Gérard Mercator ou le naturaliste zurichois Conrad Gessner. Le domaine littéraire reste modestement représenté. S'il se trouve bien au MIR Rabelais et Montaigne, je n'y ai vu ni l'Arioste (alors que l'Italie a fêté en 2016 les 500 ans de son «Roland furieux»), ni Ronsard, ni «Le songe de Poliphile» de Colonna, qui fit pourtant sensation en 1499. 

L'aventure ne fait donc que commencer. Elle se poursuivra jusqu'au 31 octobre. Il y a beaucoup de pages dans une bible, en commençant avec la Genèsepour finir par l'Apocalypse de Jean! En un siècle de fibre optique et de débit ultra-rapide, il est aussi permis de voir là un «éloge de la lenteur», au sens récupérateur que lui donnait le philosophe Pierre Sansot. Le livre véhicule certes un message. Il s'agit cependant aussi d'un objet. D'un bel objet, si possible. Tout ne peut pas sortir d'une imprimante 3D.

Pratique 

«Print, Les premières pages d'une révolution», Musée international de la Réforme, 4, rue du Cloître, Genève, jusqu'au 31 octobre. Tél. 022 310 24 31, site www.mir.ch Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 17h. 

Photo (MIR): La presse reconstituée par Pierre-Yves Schenker.

Ce texte est immédiatement suivi par un autre sur Marc Bauer, illustrateur de la Bible.

Prochaine chronique le samedi 10 juin. La Fondazione Prada de Venise propose une étonnante exposition-immersion, «Le capitaine a menti, le bateau coule».

 

 

 

 

 

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