Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

GENÈVE/"Peindre à Rouen au XVIe siècle". Colloque pointu à l'Université

Crédits: DR

C'est le sixième colloque de la série et, pour une fois, les publications ont suivi. Lancé à Genève en 2010, le programme «Peindre en France à la Renaissance» a comme il se doit commencé par poser en deux sessions le cadre non pas du tableau, mais de la méthodologie à adopter. Mieux vaut asseoir une construction sur des fondations solides. Comment traiter non seulement la création de chevalet, mais la miniature de manuscrit, le vitrail ou la tapisserie? Ces préalables terminés, l'équipe dirigée par Frédéric Elsig, aidé de Carmen Decu Teodorescu, a commencé son tour de France. A ceux sur Lyon, Troyes et Dijon a ainsi pu succéder à l'Université les 28 et 29 avril le colloque sur Rouen (1). Public très savant. Je devais être l'unique non-professionnel sur les bancs de notre Alma Mater. 

Aujourd'hui un peu endormie, Rouen a longtemps passé pour la seconde cité de France. Elle était la «ville aux cent clochers», comme Thèbes passait dans l'Antiquité pour avoir cent portes. Exagération poétique, sans doute. L'ancien port sur la Seine n'en possède pas moins d'imposants restes architecturaux médiévaux en dépit des sièges du XVIe siècle, de la Révolution, de l'urbanisme dévastateur du XIXe sans parler (on n'en a d'ailleurs pudiquement peu parlé) des bombardements alliés de 1944. Mais qu'en est-il de sa peinture (2)? Pour les toiles et les panneaux du XVIe siècle, il ne subsiste quasi rien. Carmen Decu Teodorescu s'est livrée à un exercice de haute voltige à partir d'une «Crucifixion» de 1499. Un retable qu'elle n'a jamais vu de ses yeux, et dont on connaît une photo ancienne en noir et blanc... La production connue saute ensuite à un cycle biblique du Flamand Maarten de Vos sur le thème d'Eliézer et Rebecca de 1562-63.

Une ville trop riche pour garder du vieux 

Pourquoi si peu? Stéphanie Deprouw-Augustin s'est demandée si les disparitions n'étaient pas liées aux changements du goût. Vite appauvrie, Troyes a du coup conservé son patrimoine le plus ancien. Richissime, Rouen s'est offert des œuvres luxueuses au XVIIe. Restent les livres d'heures. Demeurent les verrières. Elliot Adam a recensé quelque 80 livres enluminés rien que pour l'atelier de Robert Boyvin, forcément un peu répétitifs. Pour ce qui est des vitraux, c'est en revanche l'éblouissement. «Il nous sert de guide, avec un corpus fabuleux», expliquait Michel Hérold en se demandant si les Le Prince (Jehan et Engrand), dont on ne connaît que le travail sur verre, ne seraient pas les plus grands peintres français du XVIe siècle, avec leur style si pictural. 

Vitrail toujours avec Arnoult de Nimègue et Gauthier de Campes, traités par Frédéric Elsig. Difficile de parler avec eux d'un art régional, voire local. D'ailleurs, Rouen n'est pas une île. En dépit des guerres, elle se trouve alors entre prise entre le Nord flamand et l'Italie. Une latinité qu'introduit le cardinal Georges d'Amboise dans son château (aujourd'hui en partie démantelé) de Gaillon, l'un des plus gros chantiers des années 1500. Il y a du coup, dans le premier tiers du XVIe siècle, une pluralité de courants apparemment contradictoires. Ce n'est pas par hasard si cette période a fourni la trame de la plupart de communications.

Un parchemin de trois mètres

Un immense dessin sur parchemin (trois mètres de haut) a fait à lui seul l'objet de deux exposés, un en français, un en anglais. Il a été découvert en 2015 à Frieze Masters de Londres sur le stand du marchand anglais Sam Fogg. Il représente une tour encore gothique. Sans doute l'une de celles de l'immense cathédrale de Rouen, que les amateurs connaissent (au moins) par le biais de Claude Monet. Laquelle? Etienne Hamon a démontré qu'il ne s'agissait pas de la flèche. Peut-être le Clocher de Beurre. Le curieux, c'est que ce projet inabouti est orné de quantité d'idées de sculptures dont Peter van den Brink a prouvé qu'elles constituent un ajout postérieur, effectué vers 1525. Question stylistique. Technique aussi. Ce n'est pas la même encre. 

Dominique Cordellier nous a enfin poussé plus loin dans le siècle. Il a parlé de Geoffroy Dumonstier (ou Dumoûtier) en présentant se gravures et dessins. Un bel artiste, ancêtre de toute une lignée de portraitistes. Disciple du maniériste Rosso Fiorentino, le Rouennais est un adepte précoce de la ligne claire, façon Hergé. Pas de profondeur. Pas de hachures. Une grande clarté du sujet. Une certaine simplification. On en appendra davantage cet automne avec cette mise en contexte du Louvre que sera l'exposition «François Ier et l'art des Pays-Bas» (titre provisoire).

Un travail en progrès 

Voilà. Le volume, devant comprendre la contribution d'un participant que nous attendons toujours devrait sortir de presse à la fin de l'année chez Silvana Editoriale. Et la recherche se poursuit, jamais terminée. Les mots qu'il m'a le plus souvent semblé avoir entendu dans la Salle B111 d'Uni Bastions demeurent: «C'est un sujet à travailler» ou «il faudrait pouvoir approfondir davantage.» Nous ne sommes pas ici dans la culture «fast-food». Il n'y avait d'ailleurs pas de «fast-food à l'époque.

(1) Ce sera Bourges en 2018.
(2) C'est Caroline Blondeau Morizot qui a situé celle-ci dans l'histoire.

Photo (DR): Fragment d'un vitrant d'Engrand Le Prince. Désolé, ce vitrail-ci se trouve à Beauvais...

Texte intercalaire.

 

 

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