Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

GENÈVE/Martin Disler revient en ami au Cabinet des Arts graphiques

Crédits: Copyright Succession Martin Disler

C'était un ami de la maison, puisqu'il n'est plus possible de parler de famille depuis le départ de Rainer Michael Mason du Cabinet des Estampes, aujourd'hui pompeusement devenu le Cabinet des Arts graphiques. Martin Disler (1949-1996) y revient aujourd'hui avec un tardif hommage. C'est en 2001 et 2002 que sa veuve Irene Grundel a fait don à cette dépendance des Musées d'Art et d'Histoire de 154 gravures, 88 matrices et 14 dessins. Il s'agissait pour elle de compléter un ensemble, afin d'en faire LE fonds de référence. 

Disler est un autodidacte. Dès 1970, alors qu'il peint depuis un an seulement, le Soleurois se voit exposé à Dulliken et Munich. L'Alémanique débarque à Art/Basel, alors à ses débuts, dès 1972. L'année suivante, Dieter Koepplin, qui fait la pluie et le beau temps au Kupfersichkabinett du Kunstmuseum de Bâle, commence à systématiquement acheter ses dessins et bien sûr à les montrer. Disler ne fait pas que peindre. Il écrit des textes, parfois édités de manière confidentielle. En 1978, après avoir découvert New York, l'homme s'installe à Zurich, où il a comme voisine la commissaire d'expositions Bice Curiger, commissaire d'expositions et future créatrice de la revue «Parkett».

Une production monumentale 

Et la gravure? Eh bien Disler s'y met sérieusement après 1977, alors qu'il s'y intéresse de loin depuis 1970. Sa production se révèle intense, et parfois monumentale. Elle fait à l'occasion partie de portfolios. L'un d'eux se voit édité à New York, où le Suisse est présenté par une galeriste aussi importante que Marian Goodman. Il faut cependant à Disler un imprimeur souple. La rigidité d'Aldo Crommelynck, qui avait pourtant collaboré avec Picasso, le rebute. En 1987, ce platicien très expérimentateur s'attaque à la sculpture. Il y a ainsi un bronze, prêté par le Fonds municipal d'art contemporain de Genève, à la promenade du Pin. Pour ce qui est de l'estampe, Disler préfère assez vite le monotype, ou du moins des épreuves rehaussées de peinture. 

En 1989, le Cabinet des Estampes genevois sort le premier volume du catalogue raisonné des œuvres imprimées de Disler, resté sans suite. Il couvre les années 1978 à 1988. C'est le travail commun de Rainer Michael Mason et de Juliane Willi-Cosandier, la future directrice de l'Hermitage lausannois. L'artiste, qui a reçu commande de deux fresques murales pour l’Université de Saint-Gall, garde un puissant contact avec Genève, où il se voit publié par le galeriste Eric Franck (le père de Tatyana Franck, actuelle directrice de l'Elysée). Itinérante et internationale, la grosse exposition de sculptures a lieu en 1991. Disler meurt d'un AVC à Genève en 1996. Il travaille alors à une suite de 999 aquarelles, laissée inachevée.

Une place pour la production écrite 

D'une vie aussi productive, il fallait extraire ce qui entrait sans chausse-pied dans les quatre chambres composant le Cabinet des Arts graphiques. La peinture et la sculpture y figurent sous forme d'allusions. Il convenait par ailleurs de laisser une place importante à la production écrite, volontiers autobiographique et douloureuse. Disler, qui avait débuté comme aide-soignant dans un hôpital psychiatrique, ne donne pas l'impression d'avoir été une personne simple. On est frappé le le voir se plaindre à Art/Basel, en 1988, d'être devenu l'otage du marché. Son désir d'absolu se serait heurté à l'acte consumériste de ses collectionneurs. Je connais pourtant bien des artistes, dont l’œuvre finit régulièrement à la poubelle, qui auraient aimé se trouver à sa place... 

L'essentiel demeure bien sûr composé d'estampes, souvent de grande taille, l'une se révélant même gigantesque. Plusieurs matrices se retrouvent présentées. Ce sont devenues des œuvres en soi. La création de Disler se situe par ailleurs dans un contexte historique et géographique. Elle date du grand retour de la figuration (une figuration un peu malmenée), mené en Allemagne et en Italie par les «Junge Wilde». Les commissaires Christian Rümelin et Caroline Guignard en ont tenu compte. La salle introductive propose des réalisations de Georg Baselitz, Markus Lüperz, Jörg Immendorf, A. R. Penck, Mimmo Paladino, Sandro Chia et, de manière plus périphérique dans la mesure où il s'agit d'inclassables, de Miriam Cahn ou de Marlene Dumas. Cette salle crée une chambre d'écho bienvenue. Elle permet aussi de mesurer l'usure du temps. Les «jeunes fauves», qui continuent à produire avec des bonheurs divers, sont aujourd'hui septuagénaires...

Pratique

«Martin Disler, Des coups au cœur», Cabinet des Arts graphiques, 5, promenade du Pin, Genève, jusqu'au 30 juillet. Tél. 022 418 27 70, site www.ville-ge.ch/mah Ouvert du mardi au dimanche de 11h à 18h. Entrée libre. Prévoir des boules Quies. La pièce sonore diffusée tape vite sur les nerfs du visiteur.

Photo (Succession Martin Disler): "Migratorbrücke", après 1989. Une pièce exécutée à la pointe sèche, au vernis mou et à l'aquatinte sur vélin.

Texte intercalaire.

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