Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

GENÈVE/"Manif" sous haute surveillance pour la maison du Tir à l'arc

Crédits: Tribune de Genève

Mardi 17 octobre. Dix-sept heures quarante-cinq. Je suis là parce que j'ai reçu un courriel de Leila el-Wakil. C'est presque une «manif» sur invitation. La militante de «Contre l'enlaidissement de Genève» nous demande de se laisser photographier devant la maison du Tir à l'Arc, petit chef-d’œuvre de style Beaux-Arts, daté 1900, qui doit être détruite à Chêne. Je vous en ai déjà parlé. «Les carottes sont sans doute cuites, mais pas encore mangées.» Nous ne sommes assez peu nombreux. Je ne remarque presque personne de Patrimoine Suisse Genève, qui se retrouve un peu en ligne de mire. Il semblerait, selon l'universitaire, que l'association n'aurait pas vu l'annonce officielle faite de la démolition («publiée comme par hasard en été quand les gens ne sont pas là») et qu'elle aurait du coup laissé passer le délai de recours de trente jours. 

Pour l'instant, nous restons sur le trottoir de la route de Chêne, devant la synagogue. Nous n'irons en fait pas plus loin. Responsable de l'organisation, Bjorn Arvidsson en a reçu l'interdiction de la police. Défense d'approcher! Interdit de fouler collectivement le sol d'un chemin privé! Il y aurait, invisible d'où je suis, un petit cordon d'agents placé à cet effet devant l'édifice condamné. J'ai du coup l'impression de me retrouver à la gare Lyon-Part-Dieu, où j'étais vendredi dans la foule, en pleine action Vigipirate. Le danger me semble pourtant cette fois assez mince. J'imagine mal les historiens, les professeurs d'université, les gens de bibliothèque, un ex-président du Grand Conseil  et les amis des vieilles pierres réunis autour de moi en terroristes. Notons qu'on les pousse un peu par ce genre de mesures à en devenir. Leila rayonne. «Cela prouve que nos adversaires commencent à avoir un peu peur de nous.»

Une spirale infernale

Après les photos de famille, où nous tentons de produire un effet de masse, c'est le discours. Pas trop long. La manifestation doit se disperser à 18 heures 10 précises, a dit la police dans son message. Leila rappelle la pression aujourd'hui subie par le territoire du canton. «Chaque coin vert se voit perçu comme du terrain à bâtir en puissance.» Il n'y a pas que les surélévations. Les constructions dans les cours. Tout se retrouve aujourd'hui menacé, «et en particulier les villas avec jardin, qui disparaissent une à une.» Dans le périmètre où nous trouvons, je vous l'ai déjà dit, seules les deux en bordure de route resteront debout. Le reste se verra constellé d'immeubles. Dans la petite foule circule du reste une pétition destinée à sauver une autre maison du plateau Saint-Georges, construite par l'architecte Eglof en 1913. Une belle bâtisse, à en juger par la photo, dans ce fameux «Heimatstil» qui commence à se fait rare. 

Leila el-Wakil rappelle qu'elle n'est pas contre ce que les autorités genevoises appellent le progrès. Elle se bat contre une administration indifférente et la suffisance des architectes contemporains, les vieux se révélant bien moins ouverts que les jeunes. «Une urbanisation douce et respectueuse semble pourtant possible. Nous sommes partis dans une spirale du développement à outrance.» Des gens approuvent dans l'assistance. Ce ne sont pas forcément des aînés. «On se croirait revenu aux pires excès des années 1960 et 1970», murmure une vétérante des combats pour le patrimoine. La différence, c'est qu'aujourd'hui les lois précisément votées contre ces outrances ne se voient pas respectées. «Il suffit de voir ce qui nous a menacé au Musée d'art et d'histoire et ce qui met aujourd'hui la Rade en danger», explique un manifestant. Curieusement, ces gens aiment encore Genève, que je tendrais plutôt à voir aujourd'hui comme un lieu de transit où changer de bagages. Moins on y est...

Une société en danger 

Le temps imparti laissé aux dangereux manifestants est écoulé. Des gens demeurent là, à leurs risques et périls. Ceux du Tir à l'arc viennent gentiment expliquer leurs problèmes sur le trottoir. Réfugiés ici en 1900 après la disparition de leur superbe maison du XVIIIe, ils se retrouvent étouffés. «Comment voulez-vous tirer des flèches dans un environnement aussi urbanisé?» La création, il y a quelques années d'un petit chemin dans le périmètre a déjà mis leurs activités en péril. On connaît l'obsession genevoise de la sécurité. «Nous aimerions pourtant survivre. La société est la plus ancienne du canton. Elle remonte à 1444. Mais où trouver le terrain libre?» Il est vrai que, dans le genre, Genève rejoindra bientôt Monaco. Un mur de béton. Et quand je pense que nombre de cités françaises doivent tout faire en 2017 afin de ne pas se désertifier après le départ d'une partie de leurs habitants... 

Photo (Tribune de Genève): La Maison du Tir à l'arc, bâtie en 1900 à Chêne, qui doit disparaître.

Cette chronique repousse encore une fois celle sur le Mamco.

La prochaine, le jeudi 19 octobre, sera consacrée à la superbe exposition Jacques Réattu au Musée Réattu d'Arles.

 

 

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