Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

GENÈVE/Les paradis fiscaux de Paolo Woods et Gabriele Galimberti

Crédits: Paolo Woods et Gabriele Galimberti

C'était, à l'Archevêché d'Arles, l'une des bonnes surprise de la cuvée 2015. Dans le cadre des «Rencontres de la photographie», Paolo Woods, Canado-Hollandais né en 1970, et Gabriele Galimberti, son cadet italien de sept ans, proposaient une exposition sur les paradis fiscaux. Des textes, mais surtout beaucoup d'images. A la grande surprise des visiteurs, des portes s'étaient en effet ouvertes aux duettistes tout au long d'une enquête menée de 2012 à 2015. Comme le dit si bien un ancien gouverneur des Iles Caïman, qui pose volontiers pour un portrait, «si ce que nous faisons peut sembler peu moral, tout cela reste parfaitement légal.» 

"Les Paradis, Rapport annuel" arrive aujourd'hui à Genève grâce à l'Espace JB de Jörg Brockmann, qui tient une galerie à Carouge. Montée sur le gros panneaux blancs bifaces, l'exposition a même l'honneur d'inaugurer une allée du Parc des Bastions, remise en état durant quatre mois pour une somme sans doute hallucinante. Nous sommes à Genève, «ville sociale et solidaire». L'accrochage se verra du reste verni le 5 septembre par Sami Kanaan, notre ministre de la culture, qui doit sans doute se trouver actuellement en vacances. Il faut dire que le sujet interpelle en Suisse, pays régulièrement accusé de tous les blanchiments. Notons que notre pays ne figure ici nulle part, comme du reste son voisin le Liechtenstein. Rien non plus sur le Luxembourg.

Echapper au fisc et non frauder

Les photos de Woods (dont les amateurs ont vu fin 2013 à l'Elysée son reportage sur Haïti) et de Galimberti sont soignées. Propres. Nettes. Rien ici de volé. Il s'agit d'illustrer la manière dont il est permis d'échapper en toute impunité au fisc, et non de le frauder. Nuance de taille. Une opération possible surtout pour les très riches, mais pas seulement. Se voit ainsi épinglé l'Etat du Delaware, aux Etats-Unis, véritable usine à créer des sociétés qui paieront peu, ou pas d'impôts. Comme le dit le cartel (il s'agit ici de lire autant que de regarder), «plus de 50 pour-cent des entreprises américaines cotées en Bourse ont ici leur siège.» Les autres aussi, d’ailleurs. Il se crée par ici 300 nouvelles entités par jour, les bureaux se chargeant de ce service étant ouverts deux fois par semaine jusqu'à minuit. Le rappel fait du bien quand on pense que les USA jouent volontierss les parangons de vertu, infligeant de colossales amendes à toutes les banques étrangères qui gênent leurs intérêts. 

Au fil des cimaises, le promeneur découvre des paradis qui ne sont pas que fiscaux. Le parcours va des Iles Vierges aux Iles anglo-normandes, en passant par les luxueuses Singapour et Hong-Kong. Dans cette dernière mégapole, évidemment, les monstrueux étalages de fric côtoient les immeubles où les Chinois les plus défavorisés vivent dans trois mètres carrés. Citons Victor Hugo: «Le paradis des riches est fait de l'enfer des pauvres.» Cette fâcheuse promiscuité existe moins dans les atolls, où les villas blanches se découvrent entre des brassées de fleurs exotiques et colorées. Encore faut-il avoir envie d'y vivre à plein temps! Je ne sais pas si j'envie vraiment un très fortuné Genevois de ma connaissance, coincé dans une tour de Panama-City pour échapper à des contributions locales n'ayant pourtant rien des ponctions à la française. Comme aurait dit ma grand'mère, «on n'a jamais vu un corbillard suivi d'une déménageuse.»

Bono épinglé 

Il y a des images très neutres dans ce reportage. Le passant apprend ainsi par un simple alignement de façades amstellodamoises (d'Amsterdam donc, NDLR) en briques que le chanteur Bono, apôtre de l'extinction de la dette africaine, s'épargne le fisc sur ses royalties grâce à la législation des Pays-Bas. D'autres se révèlent beaucoup plus fortes. Plus parlantes. Je pense au linge de bain imprimé d'un billet de cent dollars (quel bon goût!) traînant sur sur une plage du Delaware. Ou à cet homme barbotant dans une piscine située tout en haut d'un gratte-ciel de Singapour. L'eau va jusqu'au bord du précipice. Il le frôle. Or le vide symbolise le revers de fortune. Comme l'auraient dit cette fois non pas mon aïeule, mais les antiques Romains: «la Roche Tarpéienne est proche du Capitole.» 

Il va sans dire qu'en dépit du débat financier et moral, il s'agit là d'une exposition plutôt aimable. Elle souligne des injustices sociales, portant préjudice au plus grand nombre, tout en permettant aux gens modestes de rêver. Il serait bien plus difficile de montrer ici le travail de Mathieu Asselin, présenté cette année à Arles sur le géant alimentaire Monsanto. C'est ici le défilé des horreurs dues aux folies de la chimie. Malformations. Cancers. D'ailleurs le livre et l'exposition «Monsanto, une enquête photographique» se voient accompagnés de l'avertissement désormais d'usage. «Attention, certaines images sont susceptibles de heurter la sensibilité des enfants et des personnes non averties.» Mieux vaut nager dans le fric, même s'il s'agit d'argent un peu sale.

Pratique

«Les paradis, Rapport annuel», de Paolo Woods et Gabriele Galimberti, parc des Bastions, Genève, en plein air, jusqu'au 1er octobre. Parmi les sponsors, j'ai noté sans surprise la Banque alternative.

Photo (Paolo Woods et Gabriele Galimberti): Recadrée, l'image de l'affiche. Les paradis ne sont pas que fiscaux. Conférence organisée en partenariat avec l'Unige (Xavier Oberson, Paolo Woods et Serge Michel pour la modération) le 5 septembre à 19h à Uni Bastions.

Prochaine chronique le vendredi 18 août. Nîmes montre l'art minimal américain. La ville se construit aussi un musée archéologique.

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