Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

GENÈVE/Les Cinéma du Grütli redécouvrent Jacques Tourneur

Crédits: DR

Poussés par le désir de présenter des films exotiques écarté des salles, condamnés à accueillir des festivals souvent bien-pensant (je ne donnerai pas d'exemple), les Cinémas du Grütli reviennent parfois aux fondamentaux, comme on dit en finances. Ce fut il y a quelques semaines Marcello Mastroianni. Ce sera dès le 23 août Jacques Tourneur, en reprenant la rétrospective dédiée au réalisateur franco-américain par le Festival de Locarno. Dix-neuf films tournés entre 1931 et 1959 figureront au programme, plus un documentaire sur son œuvre. Il manquera les courts-métrages réalisés à Hollywood dans les années 1930, naguère exhumés par Patrick Brion pour son «Cinéma de minuit» sur FR3, comme les œuvres de la fin, la dernière remontant à 1965. Jacques Tourneur est mort au chômage en 1977 à Bergerac, la ville de Cyrano. Aucun projet ultérieur n'avait abouti. 

Mais qui est Jacques Tourneur? Le fils de Maurice. Né en 1904 à Paris, il a comme père un des pionniers du muet. Maurice Tourneur est longtemps resté sous-estimé. Des festivals des années 1980 (notamment celui de Pordenone, en Italie) ont révélé l'un des hommes ayant mis au point ce que nous appelons «le langage cinématographique». Dans les studios français d'abord. Puis, et surtout, à Hollywood, dont il constitue dès 1914 l'un des créateurs au même titre que David Wark Griffith ou Cecil B. De Mille. Tourneur avait quitté la France, son fils sous le bras, pour échapper à la guerre. Il se déclarait objecteur de conscience, ce qui lui sera pas la suite souvent reproché.

Paris, puis Hollywood 

Le jeune Jacques (ou Jack) commence par assister Maurice, qui fait partie des metteurs-en-scène vedettes des années 1920. En 1926, ce dernier claque pourtant la porte pour rentrer en Europe. Il ne supporte plus la puissance grandissante des producteurs, qui finissent par décider de tout, du choix des acteurs au montage final. Recommence alors pour lui une carrière parisienne, inégale, également révélée il y a bien trente ans par «le Cinéma de minuit». A 27 ans, auréolé du nom familial, Jacques peut donner son premier film, «Tout ça ne vaut pas l'amour», avec lequel commence la rétrospective proposée au Grütli. Il donne quelques bandes fauchées, dont «Toto» également à l'affiche, avant de retraverser l'Atlantique.

Là, il lui faut recommencer à zéro. Mais il existe les petits documentaires, alors proposés en compléments de séance. Des sujets intelligents, à traiter en un quart d'heure de projection. Jacques se débrouille. C'est clair et concis. Il se voit remarqué à la longue, dans la mesure où ces mini-films font un peu office d'école. En 1939, il tourne ses premières «Série B» de 60 minutes. Il y aura à Genève «Nick Carter, Master Detective». Trois ans plus tard, c'est le triomphe. «Cat People», produit par l'ambitieux Val Lewton, reste l'un des chefs-d’œuvre du fantastique. Tourneur a fait de la pauvreté du budget (le film est bouclé en trois semaines) un atout. Le spectateur ne verra jamais les choses horribles qui s'y passent. Tout sera suggéré par des ombres et des bruits (1).

Un respect des genres 

La carrière de Tourneur est lancée. Il enchaîne les tournages sans accéder aux superproductions. Il s'agit généralement avec lui de produits correspondant à des genres. L'horreur. Le polar. Le western. Jamais de comédies. Il y a là d'authentiques merveilles. Je citerai «Out of the Past (1947), avec une Jane Greer vénéneuse. «I Walked with a Zombie» (1943), qui utilise de manière magique le substrat haïtien. «Stars of My crown» (1950), récit nostalgique d'une adolescence dans le Tennessee. J'avoue moins aimer «Berlin Express» (1948) sur les débuts de la Guerre froide, dirigé en Europe avec davantage de moyens. 

Comme son père, qui poursuit sa carrière dans Paris occupé, puis libéré, avec une pointe de qualité au début des années 1940 («La main du diable», «Cécile est morte»...), Jacques reste un indépendant. A l'instar de son confrère Joseph H. Lewis, autre surdoué de la Série B, il préfère les contraintes financières aux pressions des studios. Tout deux rétrogradent volontiers quand ils le peuvent. On peut les comprendre. Une Série B intéresse peu le producteur. Elle a un jour précis de sortie en salle. Nul n'en refait jamais des scènes après projection à un public-test, qui aime ou n'aime pas. C'est en quelque sorte la liberté. Celle-ci s'éteint à la fin des années 50, quand les "Majors" cessent de regarder les résultats annuels pour examiner ceux de chaque production. Jacques Tourneur se réfugie alors en Angleterre. Ou en Italie, comme tout le monde à cette époque. Le titre le plus récent de la rétrospective est une «Battaglia di Maratona» (1959) made in Cinecittà, co-réalisé par un autre grand du fantastique, Mario Bava. A découvrir...

Des films rarement montrés

La plupart des titres proposés par les Cinéma du Grütli demeurent rares. Je ne suis jamais arrivé à voir jusqu'ici «Experiment Perilous» de 1944, avec la pulpeuse Hedy Lamarr. Il s'agit là du revers de la médaille. Sans superstars, sans critiques laudatrices, les Série B ont généralement échappé aux histoires du cinéma. Les TV, qui offrent davantage de films récents pour «booster» leur audience, les boudent. Les Cinémathèques ont d'autres chats à fouetter. Le monde des cinéphiles n'est plus celui des «Cahiers du Cinéma» dans les années 1950 et 1960. Tout prend aujourd'hui très vite un air d'archéologie. Ou il faut devenir «culte», ce qui n'est pas facile. Et bien «culte», nombre de films de Jacques Tourneur mériteraient largement de l'être!

(1) Tourné avec des millions, le remake de Paul Schrader de «Cat People» tombait dans le grotesque en 1982 à force de tout montrer.

Pratique

«Jacques Tourneur, Un génie discret», Cinéma du Grütli, 16, rue du Général-Dufour, du 23 août au 12 septembre. Tél. 022 320 78 78, site www.cinemas-du-grutli.ch Il y a là le programme complet.

Photo (DR): Jane Greer mène le jeu dans "Out of the Past" de 1947.

Prochaine chronique le mardi 22 août. Les "Numerik Games" auront lieu tout prochainement à Yverdon. Seconde édition.

Du même auteur

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info


Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."