Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

GENÈVE/Les Bains en version réduite. Que retenir de la Nuit de mai?

Crédits: Iseult Labote

Tout se complique. Tout se chevauche. Tout s'annule. Jeudi dernier, c'était Art en Vieille Ville, sous la pluie. Je vous en ai parlé hier seulement. Normal! Vu les urgences, mes articles se retrouvent en «stand by», comme des passagers d'avions surpeuplés. Mercredi, pour abréger la litanie, se déroulaient les vernissages du MEG et des Barbier-Mueller. On peut y voir un thème commun, l'ethnographie. Mais le 17 mai marquait aussi le lancement de heart@geneva, un de ces machins caritatif, artistique et mondain me laissant toujours circonspect. J'apprécie peu ces mélanges de genres, qui investissent cette fois 21 lieux dans Genève, comme si des scouts devaient faire leurs signes de piste. Si je vous parlerai bientôt du MEG et des Barbier, je resterai donc coi face à cet étalage de grosses pièces signées par de grosses pointures locales. Une manifestation signée par l'impérieuse Marietta B. Bieri, fondatrice de pARTnership & business development. 

En plus, c'est déjà du passé! Le 18 mai, parmi d'autres inaugurations (dont celle de Mireille Fulpius, qui a passé à la peinture après un demi siècle de sculpture, chez Alexandre Mottier), il y avait la Nuit des Bains. Oh, une toute petite nuit... Le nombre de galeries actives diminue. Le public aussi. On sent une fatigue dans un quartier qui connaît logiquement son déclin après avoir été très à la mode. Quelques belles pièces bien sûr à Art & Public, avec un côté légèrement rétrospectif. Le même soir, Pierre Huber inaugurait son nouveau lieu, immense, au Portugal, tandis que se déroulait la version lisboète de la foire ARCO. Les Genevois avaient droit à des reflets de son activité passée, de Steven Parrino (tout de même!) à Aldo Chaparro.

La révélation Zurstrassen 

Renos Xippas faisait comme d'habitude coup double, puisqu'il dispose de deux espaces. J'avoue (et je peux vous le dire, vu que je l'ai avoué au galeriste) que les toiles carrées blanches de Céleste Boursier-Mouginot me semblent participer du foutage de gueule. Je n'ai rien contre le «potentiel musical des lieux». Mais, outre le fait que je pense inévitablement aux œuvres de Piero Manzoni, il y a la cruelle référence à «Art» d'Yasmina Réza, où la dramaturgie tourne autour d'un tableau blanc, payé un prix fou. En revanche, les peintures du Belge Yves Zurstrassen développent une qualité que je qualifierais de décorative. Au bon sens du terme. Noires et blanches, elles ressemblent à des rayogrammes, ces photos faites sans appareils dans les années 1920. Il s'agit en réalité d'un savant travail multicouche, où une partie de la matière se voit arrachée de manière à révéler des motifs. 

Si Jan Fabre, chez Art Bärtschi & Cie, m'a semblé consciencieusement faire du Jan Fabre, avec ce que cela suppose de répétitif, Bernard Voïta a su se renouveler. Il le prouve chez Laurence Bernard. Le Suisse y propose, outre ses photographies faussement abstraites, d'étonnants tableaux-sculptures. Ils fonctionnent selon le principe du lit pliant. Fermée, la pièce devient un monochrome rouge, ou un bichrome rouge et blanc. Ouverte, elle donne une sculpture minimale, certes, mais mangeuse de surface. Laurence est non seulement une dame charmante. Il s'agit d'une marchande suivant une ligne, tout en donnant à découvrir. Il en va de même pour Pierre-Henri Jaccaud, chez Skopia, dans un genre plus sévère. L'une de ses deux arcades se voit ainsi dévolue à Gilles Furtwängler, dont le travail «est basé sur la communication.» Gilles propose ici des tableaux-textes en relief, un peu comme s'ils étaient faits avec une douille de pâtissier.

Pétition à signer 

Je ne vous parlerai ni de Blondeau, ni de Quark, ni de Mezzanin, ni de Patrick Cramer dans la mesure où je n'ai pas encore lu l'énorme livre sur Yuri Kuper accompagnant la présentation de ce dernier. Je vous signale au passage à la place que le public se voit appelé, au FMAC, à signer la pétition contre les coupes dans le budget culturel municipal. Je rappelle que Genève est une des villes au monde les mieux dotées en la matière, par rapport au nombre d'habitants. C'est le partage du gâteau qui pose problème, après le passage de ces goinfres en subventions que demeurent le Musée d'art et d'histoire, l'Orchestre de la Suisse romande et le Grand Théâtre. Mais personne ne veut voir la question, très politique, sous cet angle-là. 

Je terminerai donc par Andata/Ritorno, dont on ne parle pas assez. Il y a pourtant toujours là, et ce depuis des décennies, de l'expérimentation avec un fort ancrage local. Cette fois-ci, Joseph Farine montre de la photo. Documentaire, en plus. D'ascendance suisse et hellène, Iseult Labote nous parles d'«Exodes». Un dur retour sur terre. Elle y présente dans l'une des salles la culture du tabac, qui se meurt en Grèce, et de l'autre les lits des migrants. Ces couvertures de fortune deviennent un nouveau domicile, ô combien précaire, tout en restant le dernier lien avec le pays d'avant.

Nuit des musées 

Il n'y a plus ensuite qu'à reprendre des forces. Voire même à se doper. Genève va vivre (sans moi) samedi sa Nuit des musées, immédiatement suivie dimanche de la Journée des musées. Le programme se révèle si copieux qu'il donne une vague envie de vomir. Quant on dit que nos concitoyens sont aujourd'hui gavés de culture, ce n'est plus une simple image. La culture ne constitue pourtant pas une chose purement quantitative.

Pratique 

Site à consulter www.quartierdesbains.ch Tous les détails sont là.

Photo (Iseult Labote): L'une des images de la série "Exodes", montrée à Andata/Ritorno.

Prochaine chronique le dimanche 21 mars. Beaubourg présente le photographe américain Walker Evans.

 

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