Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

GENÈVE/Le sarcophage restitué aux Turcs est exposé à Uni-Bastions

Crédits: Ministère public, Genève

L'affaire commence le 15 décembre 2010. Des employés de l'administration fédérale des douanes remarquent un sarcophage romain du IIe siècle au fond d'un entrepôt des Ports Francs genevois, ces cavernes d'Ali Baba faisant fantasmer le monde. Il repose sous un amoncellement de cartons vides et de couvertures. Etrange! Il y a là de quoi enquêter. Séquestre. 

L'énorme cuve de marbre (tout comme son couvercle bien sûr) mesure 235 centimètres sur 112. Le tout pèse trois tonnes. La sculpture se trouve chez Innana Art, un service servant de transitaire à Phoenix Ancient Art, dirigé par les frères Ali et Hicham Aboutaam. Je vous ai souvent parlé d'eux. Leur magasin genevois loge à Genève, rue Verdaine. Il organise régulièrement de somptueuses expositions vouées à l'Antiquité classique (1). Une autre officine de Phoenix se trouve à New York. Elle aussi propose des présentations de qualité muséale. Le sarcophage, représentant des douze travaux d'Hercule, appartenait aux parents des deux antiquaires, tragiquement disparus dans un accident d'avion. L'affaire du SR111 en 1998. Ils l'auraient acquis d'un marchand suisse.

La Turquie entre en scène 

En mars 2011, l'Office fédéral de la Culture intervient. L'enquête scientifique a démontré que le marbre dont était taillé l'objet provient des carrière de Dokimeion. Un ancien site se trouvant dans la Turquie actuelle. Le lieu de découverte reste alors inconnu. Il faut dire que pour les sarcophages produits dans l'Empire romain, comme auparavant pour les vases grecs, il existait un énorme marché international. Lorenz Baumer, dans «Le journal» de L'Université de Genève, estime qu'il a dû s'en produire entre 300 000 et 750 000, dont seuls un à trois pour-cent sont parvenus jusqu'à nous, souvent sous forme fragmentaire (2). «Six bateaux quittaient Le Pirée chaque jours avec la seule production attique de tombeaux.» Pourquoi tant de pertes? Très simple. Le marbre, c'est longtemps ce qui a servi à produire par la suite de la chaux. 

Trois mois plus tard, en juin, la Turquie réclame la restitution du gros objet et se porte partie plaignante. L’œuvre proviendrait d'une fouille clandestine faite à Perge dans les années 1970. Tout ce qui se trouve dans le sous-sol turc appartient à l'Etat. Reste qu'il faut prouver la chose. Le Ministère public genevois va donc enquêter sur place en 2013. Il s'agit de voir le directeur du proche Musée d'Antalya et surtout de collecter des échantillons de terre. Seront-ils semblables à ceux découverts sur le sarcophage? Oui, mais la chose prendra du temps à déterminer, avec des analyses pratiquées à Louvain et à Genève. Des questions stylistiques et le fait que le sarcophage trouvé aux Ports Francs possède le même trou sur l'un des côtés que ceux laissés par les pilleurs de trésors antiques des autres cuves funéraires de Perge emportent le morceau (3).

Nombreux recours 

La restitution peut se voir envisagée dès 2015. Mais il y a les recours possibles des propriétaires, qui vont aller presque au bout des possibilités légales. Un dernier appel au Tribunal fédéral de la part d'Innana a été retiré en 2017. Un succès pour le gouvernement turc, représenté par Marc-André Renold, directeur du Centre universitaire du droit de l'art, titulaire de la chaire Unesco en droit international des biens culturels et avocat. Le fait de se mettre au service d'un pouvoir pour le moins autoritaire («Le Journal» parle pudiquement de «contexte politique délicat») ne perturbe pas ce parangon de vertu. «Le sarcophage revient d'où il vient et l'essentiel, même si l'on ne pourra pas empêcher la récupération nationaliste, est qu'il pourra être vu par le public à Genève, puis en Turquie au musée d'Antalya.» Heureusement que l’œuvre n'est pas issue d'Irak, de Syrie ou de Libye.. Notons cependant que le Musée d'art et d'histoire montre en ce moment neuf pièces saisies provenant de ces régions, sans avoir l'intention de les rendre trop prestement. 

Après Genève, le sarcophage partira donc pour Antalya, dont je me souviens d'avoir vu le joli musée il y a très, très longtemps. Notre opération «messieurs propres» sera alors terminée, avec la médiatisation qu'elle a supposée. Une presse redresseuse de torts bien chauffée. Un transport à grand spectacle jusqu'à l'aile Jura de l'Université, avec accompagnement de gardes armés. Comme si des bandits masqués, surgis des bosquets des Bastions, allaient partir à toute vitesse avec les trois tonnes! Derrière le sponsoring pour le transport du bébé se retrouve Jean Claude Gandur, collectionneur d'art antique et ex-mécène du Musée d'art et d'histoire. Un monsieur qui tient à faire dire que ses antiques demeurent au-dessus de tout soupçon. Un homme qui fait le procès que l'on sait au journal "Le Courrier". Décidément, le monde est petit.

Un lieu trop bas de plafond 

Et que donne au fait la présentation au deuxième sous-sol de l'aile Jura de l'Université? Côté signalétique, l'Alma Mater reste nulle. Aucune affiche, aucune flèche, aucune indication. Arrivé en bas des escaliers, le visiteur se promène parmi les plâtres d'après l'antique dont s'occupe avec dévotion Lorenz Baumer. Un monsieur qui a bien du mérite, vu le désintérêt général (4). Le lieu manque de hauteur sous plafond pour permettre un éclairage correct. L’œuvre apparaît du coup peu flattée. La sculpture semble presque molle sous de telles lumières. Le spectacle manque vraiment de mise en scène. Le MAH fait en ce moment mieux avec les pièces de Palmyre ou du Yémen, proposées au rez-de-chaussée dans un décor nettement plus convaincant. Allez tout de même jeter un œil au sarcophage! 

(1) L'actuelle présentation de bijoux antiques, rue Verdaine, prévue jusqu'au 31 octobre, est stupéfiante. Le 22 juin, le jour même où Uni-Bastions dévoilait le sarcophage, Phoenix Young Collectors, le magasin destiné aux collectionneurs moins fortunés, situé rue Etienne-Dumont, vernissait son exposition d'été. J'y suis allé. Nous n'étions pas bien nombreux...
(2) On pourrait donner le même chiffre pour ce qui nous reste de la peinture du XVIIe siècle français.
(3) Deux "travaux" ont ainsi été gravement mutilés. Ce sont les épisodes de la biche de Cérynie et des oiseaux du lac Stymphale.
(4) Il y a eu un projet de musée. La salle des moulages présente du reste la maquette de l'excentrique architecte genevois Daniel Grataloup, qui date de 1973.

Pratique

Visites au second sous-sol de l'Aile Jura de l'Université de Genève, parc des Bastions, jusqu'au 2 septembre. Site www.unige.ch Ouvert du jeudi au samedi de 15h à 18h. Entrée gratuite.

Photo (Ministère public genevois): Une partie du sarcophage, qui remonte donc au IIe siècle de notre ère.

Prochaine chronique le 29 juin. «Jardins infinis» à Pompidou Metz. L'exposition jumelle du Grand Plais parisien.

 

 

 

 

 

 

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