Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

GENÈVE/Le Salon du Livre a subi le régime minceur. Qu'en reste-t-il au fait?

Crédits: Pierre Albouy, 2016

Du rêve à la réalité... Si vous regardez le site du Salon du Livre, vous avez l'impression d'une chose énorme (1). Mille auteurs. Je ne sais plus combien d'animations. Des expositions gigantesques. Des Assises de l'édition francophone, pour lesquelles il faut s'inscrire comme pour le Festival de Cannes. Bref, une énorme nouba avec dix «scènes», plus une nouvelle inventée spécialement pour 2017. Un salon africain. Et bien sûr des organes de presse, qui fondent pourtant comme neige chez nous. Notons à ce propos que la «scène des médias» ne propose aucun débat sur la situation des journaux romands pour se contenter des habituels sujets de société. Une belle occasion perdue... 

En fait pas tant que ça! Vu de près, le Salon du Livre a subi un régime minceur qu'envieraient bien des actrices. Il s'est dégonflé. Il s'est rabougri. Il s'est laminé. Un signe ne trompe pas. La manifestation a changé de domicile, à l'intérieur du Palexpo genevois. Sa 31e édition occupe sur la mezzanine la même place qu'Artgenève. Il me semble même que des palissades diminuent encore l'espace, en dépit d'un nombre de restaurants tel qu'on se croirait dans un pays d'affamés. Il n'y en avait qu'une seule gargote, et discrète, lors de l'Artgenève de janvier dernier.

Tout en plus petit

Que voulez-vous? Depuis quelques années, tout se restreint. On avait vu disparaître la FNAC. C'était un énorme pavillon. Les grands stands bien spectaculaires de journaux ont suivi (2). Cette fois, je n'ai remarqué ni la poste, ni la radio. Le Canada, nation invitée, occupe une aire finalement modeste pour un aussi vaste pays. L'Afrique est là, mais sans son palmier totémique. Les éditeurs français se sont aussi mis la ceinture. Actes Sud, qui occupait un nombre respectable de mètres carrés, se contente d'un gros étal rectangulaire. Flammarion et Gallimard, mariés sans amour en 2012, ont fait l'effort minimum. Il s'agit ici juste de se montrer. On aimerait en prime un sourire. Un peu d’enthousiasme, que Diable! Lors de mon passage, mercredi, L'Age d'Homme lausannois, qui reste tout de même une grosse maison d'édition suisse, n'avait même pas pensé à mettre une bannière au dessus de ses tables... 

Dans ces conditions, ce sont les scènes intelligemment créées par la directrice Isabelle Falconnier qui tiennent la vedette. Il y a une pour la Suisse. Une pour le crime. Une pour la philosophie. L'idée d'une «scène du moi» me parle, bien sûr. Encore aurait-il fallu la rendre affriolante. Or, d'un stand à l'autre, les sujets sinistres dominent. Une trâlée (c'est le moment ou jamais d'utiliser un mot canadien) de livres sur Trump, en attendant ceux sur Marine Le Pen. De l'islamisme en veux-tu en voilà. Notons à ce propos l'étonnant duel des deux espaces musulmans du Salon. D'un côté, la version vivante, ouverte, chaleureuse, des cultures arabes. De l'autre, le repli identitaire, avec des ouvrages proposés par de femmes voilées. On comprend que les organisateurs les aient autant éloignés que possible l'un de l'autre. Notons pourtant que le plus vaste espace du genre (juste en face de l'escalator) reste tout de même celui de la CICAD, où je me suis fait fort mal recevoir en demandant pourquoi, en fait de racisme, le pavillon pourfendait le seul anti-sémitisme.

Expositions minimales

Et les livres, dans tout ça? Alors que je me promenais mercredi matin dans les allées, plus larges m'a-t-il semblé et surtout moins peuplées qu'en 2016, j'en ai surtout entendu promouvoir. A un bout du Salon, Metin Arditi défendait son «Dictionnaire amoureux de la Suisse». A un autre, Anne Nivat évoquait la France d'en-bas avec les mots d'en-haut. Moins besoin de hurler depuis que le salon tient moins du terrain de jeu pour enfants des écoles, avec jeux de piste. Il y a aussi les signatures. Encore faut-il une demande. Je n'ai pas vu, cette fois, de files d'attente devant des bédéistes, eux aussi aux abonnés absents. Peut-être y en aura-t-il une pour Marc Lévy, hôte d'honneur. Une invitation qui me chiffonne, soit dit en passant. Je veux bien qu'il faille se tourner vers le grand public, mais tout de même! Au Salon, on a déjà eu droit à Paulo Coelho, avec exposition. En 2018, déroulera-t-on le tapis rouge pour Guillaume Musso ou pour Anna Gavalda, puisque le Livre sur les Quais de Morges s'est déjà approprié Katherine Pancol? 

Le Salon annonçait des expositions. Elles existent bien. Mais celle sur la féminisation des héros de BD tient du gag de potache. Et celle vouée aux images d'Ella Maillart comporte en tout et pour tout dix-sept photos. La Fabrique, qui revient après 2016, reste peu compréhensible avec son appartement coloré. C'est joli, bien sûr. Mais quoi, pourquoi et pour qui? Seul Le Cercle réissit à ne pas décevoir. Il reprend son décor blanc de l'an dernier, sans perdre en surface. Les petits éditeurs, souvent les plus créatifs, s'y retrouvent à leur aise, même si leur propre Salon, en automne à la Ferme Sarrasin toute proche de Palexpo, leur convient mieux.

Les temps ont changé 

Il ne fait pas incriminer les organisateurs. Ils font avec. Quand Pierre-Marcel Favre a fondé son Salon en 1987, le livre se portait bien. La presse aussi. Il existait moins d'événements culturels, ou supposés tel. La Ville n'avait pas encore transformé le calendrier genevois en perpétuelle fête à neuneu. Les donnes se retrouvent aujourd'hui bouleversées. Il y a trop de tout, partout et tout le temps. Le gros arbre isolé s'est retrouvé pris dans une forêt de festivals, de journées, de semaines, de nuits ou de rencontres. Il en a perdu sa visibilité et sa nécessité. Il n'y a plus d'attente. D'où une certaine tristesse. Artgenève, en janvier, donnait ici même l'impression d'une ascension. Le Salon sent la descente. Cela ne signifie Dieu merci pas la mort du livre pour autant. 

(1) J'ai gardé pour la fin les terribles affiches de 2017, alors que la précédente campagne du Salon constituait une réussite. A quoi riment-elles? Quel message entendent véhiculer ces gens vu de dos en maillot? Une de mes amies a cru au départ que cette publicité était celle du Centre social protestant ou de Caritas...
(2) J'ai tout de même remarqué que la «Tribune de Genève», absente depuis cinq ans, était revenue. Il y a aussi, en petit, «Le Temps» et «Le Courrier».

Pratique

Salon du Livre, Palexpo, Grand-Saconnex, jusqu'au 30 avril. Site www.salondulivre.ch Ouvert de 9h30 à 19h, le vendredi jusqu'à 21h.

Photo (Pierre Albouy, site du Salon): Les guides avec les T-Shirt de l'ancienne signalétique, ô combien plus réussie que l'actuelle.

Prochaine chronique le vendredi 28 avril. Quinze expositions suisses à voir en ce moment. Je bats le rappel.

 

 

 

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