Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

GENÈVE/Le Musée de l'Ariana se penche sur les "assiettes parlantes"

Crédits: Musée de l'Ariana

Depuis sa réouverture en 1993 ou presque, l'Ariana montrait dans ses vitrines de sa galerie des verreries Art Nouveau. Cela devenait lassant. Isabelle Naef Galuba, directrice, et Anne-Claire Schumacher conservatrice, ont donc décidé il y a quelques années de donner un bon coup de balai. Je vous rassure tout de suite. Il n'était pas question de régler leur sort aux précieux Daum et Gallé. Il s'agissait simplement de créer ici un espace semi permanent présentant d'autres objets des collections. Durée des expositions, un an. 

Au fil du temps, les visiteurs, dont certains venaient juste ici pour la cafétéria, ont ainsi découvert de la céramique genevoise du XXe siècle, la verrerie de Saint-Prex ou plus récemment la carte blanche donnée au photographe Nicolas Lieber. Il a fallu chaque fois réaliser des prodiges pour faire entrer les objets. Les décorateurs sollicités vers 1990 ont en effet conçu des vitrines semi circulaires tenant soit de la gélule, soit du suppositoire. Les verres bombés créent en plus d'épouvantables reflets. Mais c'est comme ça! Et, après tout, les grosses boîtes noires se trouvant dans les salles, véritables poumons d'acier pour céramiques, ne sont pas non plus des miracles de grâce et de légèreté.

Un genre né en Angleterre 

Pour présenter des «assiettes parlantes», Ana Quintero Pérez a donc dû faire avec. Elle s'en sort bien. Sur un fond bleu évoquant les production industrielle de Wedgwood, la firme anglaise absorbée par un consortium en 1987, les assiettes se déploient en rangées. Ou en grappes. Pas de surcharge! Une vitrine abrite ainsi un seul objet, particulièrement édifiant il est vrai. Produite durant les années 1810 ou 1820 par la manufacture Baylon de Carouge, sa vignette représente «Le Vieillard Suisse Consacrant ses Fils devant l'ossuaire de Morat». Des grilles viennent juste masquer l'endroit où doivent se trouver les crânes des Suisses tués lors de la bataille de 1476, ceux des Bourguignons ayant probablement été jetés à la poubelle. 

Mais, avant d'aller plus loin, qu'est au juste qu'une «assiette parlante»? La présence d'un texte ne suffit pas pour la qualifier. Il y a des banderoles et des cartouches sur la faïence depuis la majolique de la Renaissance. Non, c'est dans la seconde moitié du XVIIIe siècle qu'apparaît l'idée d'une faïence fine imprimée. Un peu comme une cotonnade. Les premiers brevets sont anglais. Normal. Nous sommes au pays de la révolution industrielle. L'idée va cependant plus loin. Il s'agit de constituer des séries racontant des histoires, généralement en douze épisodes. Il faudra quelques décennies pour que ce type de production traverse la Manche. Avec un succès considérable, d'ailleurs. Creil produira des montagnes d'assiettes. Sarreguemines s'en fera une spécialité. Gien en livre depuis 1821. On peut encore trouver dans certains magasins parisiens des sujets de Gien n'ayant jamais été actualisés depuis leur origine.

Napoléon et Guillaume Tell 

Quels sont le thèmes traités? Il y a de tout, depuis les vues de Suisse (une assiette montrée à l'Ariana situe ainsi Morat au bord du lac de Genève...) aux scènes de genres, en passant par des rébus que les convives un peu grisés se doivent de résoudre au moment du dessert (1). L'assiette parlante sert cependant souvent à faire passer des messages, volontiers politiques. Elle soutient la geste napoléonienne, la colonisation de l'Algérie, les expositions universelles à Paris ou en Suisse le mythe des Waldstätten, fondateurs de l'unité à partir de 1291. Guillaume Tell vole chez nous la vedette à Bonaparte. Pour les fabriques genevoises (Carouge et Nyon), c'était une manière de resserrer les liens avec la Confédération où Genève faisait ses premiers pas. Soyons patriotiques! 

La volonté politique était d'autant plus forte que les assiettes parlantes restaient des produits bas de gamme. Les usines les produisaient à un rythme effréné. Dans son excellente brochure d'accompagnement, gratuitement donnée aux visiteurs, Ana Quintero Pérez raconte ainsi qu'un ouvrier (ou une ouvrière) pouvait donner des centaines de pièces par jour, «généralement aidé(e) par deux enfants». Mais la robotisation frappait déjà. A la fin du XIXe siècle, alors que le public des assiettes devenait essentiellement populaire, tout se verra imprimé à la machine. Une grosse économie même si, en 1844 Sarreguemines payait ses employés 1 franc 20 par jour.

Acquisitions récentes 

Visible jusqu'en janvier prochain, l'exposition se concentre donc sur ce qui ne forme normalement pas un objet de musée. L'Ariana détient une centaine d'assiettes, qui lui sont arrivées par divers biais. Fonds ancien. Legs des années 1940. Il faut cependant noter que bien des pièces présentées viennent seulement d'entrer au musée. Cette présentation forme aussi une manière de remercier les donateurs, parmi lesquels j'ai noté Nicolas Lieber (un juste retour des choses) et la politicienne Jacqueline Berenstein Wavre, qui a offert un ou deux sujets plutôt misogynes, elle qui a tant défendu la cause des femmes. Le féminisme ne devrait jamais exclure l'humour!

(1) Les assiettes parlantes, vingt centimètres de diamètre, servent essentiellement pour les desserts.

Pratique

«Assiettes parlantes», Musée de l'Ariana, 10, avenue de la Paix, Genève, jusqu'au 21 janvier 2018. Tél. 022 418 54 50, site www.ariana-geneve.ch Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 18h.

Photo (Musée de l'Ariana) L'un des nombreux épisodes de la légende napoléonienne.

Prochaine chronique le vendredi 24 février. Christie's a retrouvé les lions du tombeau de Charles V, un des chefs-d'oeuvre du XIVe siècle français. 

 

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