Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

GENÈVE/Le Musée Barbier Mueller accueille tous les réceptacles du monde

Crédits: Musée Barbier-Mueller, Genève

La nouvelle exposition aurait pu acquérir quelques chose de doublement funèbre. Tel n'est pas le cas. Je m'en expliquerai plus tard. «6000 ans de réceptacles» constitue en effet la première manifestation du musée à se faire sans Jean-Paul Barbier-Mueller, disparu en décembre dernier. Ses textes sortent de la plume de Michel Butor, décédé en août 2016. Un habitué de la maison. Monique Barbier-Mueller a raconté, le mercredi 17 mai, la lointaine origine de cette collaboration. Il fallait un auteur pour présenter une collection de cuillères, «et les faire parler». Quelqu'un de «sensible, original, libre et érudit». Le hasard d'une rencontre lui a permis de demander une contribution à Butor, «qui enseignait alors à l'Université de Genève». Le jour dit, le texte était arrivé sous forme de petits papiers. «Chacun d'eux correspondait à une cuillère précise.» 

Ici, il s'agissait de jouer avec des objets reflétant l'un des besoins premiers de l'homme, celui de contenir. Tout doit pouvoir se retrouver abrité, protégé mais aussi préservé d'un écoulement fatal. Pensez à tout ce que recèlent les tasses, les bouteilles ou les verres. Vous noterez cependant la noblesse du terme choisi. Un réceptacle, c'est tout de même plus digne qu'un simple contenant. Qu'une vulgaire boîte. D'où la présence dans les salles du musée, sur trois niveaux, de quelques pièces imposant le respect. Une urne funéraire, tout comme un reliquaire, constitue AUSSI un réceptacle. L'objet peut ainsi recevoir l'humain, voire le divin. Il y a donc, dans un coin du musée, une statue-reliquaire Mbété comme une boîte à souris Baoulé.

Six millénaires 

Le sous-titre le précise bien. Le parcours ne couvre pas que les cinq continents. Il traverse six millénaires. Il s'agissait de créer entre les cent pièces retenues des liens forts. «Là où dialoguent les cultures», dit audacieusement de lui-même le Musée du Quai Branly. L'institution parisienne ne va pourtant aussi loin dans le brassage que le petit musée privé genevois. Il n'a pas instauré l'égalité entre objets archéologiques et créations récentes, arts premiers et arts seconds (existe-t-il au fait des "arts derniers"?), Orient et Occident, pour ne pas parler du délicat contact existant entre ce qui est traditionnellement muséal et ce qui s'y est introduit comme par effraction. Je me souviens ainsi des expositions de masques où Jean-Paul Barbier-Mueller mettait audacieusement ceux des pompiers d'antan à côté des chefs-d’œuvre de la sculpture africaine. 

Ici, tout se mélange avec liberté et rigueur à la fois, dans une scénographie imaginative créée par Nicole Gérard. Il reste trop facile de dire qu'à un certain niveau de qualité artistique tout va avec tout. Encore faut-il le prouver! La chose va bien sûr de soi lorsqu'on a affaire à un groupe homogène, comme les trois vases Jômon renvoyant à la préhistoire japonaise ou à une série de marbres antiques des Cyclades. Mais de quelle manière introduire ici des choses demeurant des aérolites tombés dans l'immense collection Barbier-Mueller? Il y a pourtant dans cet ensemble fait au coup de cœur quelques intrus. Je pense au bol à thé, japonais lui aussi, remontant à l'époque Momoyama (c'est à la fin du XVIe siècle) ou au plateau de laque archaïque chinois. Ce sont des isolés. Des marginaux. Des solitaires. Il faut savoir leur créer une compagnie. Les petites textes de Michel Butor, dont on reconnaît l'écriture sur les étiquettes, ne peuvent pas tout faire...

Figures totémiques 

Tout fonctionne à merveille, dans une ambiance chaleureuse. Nous sommes ici à l'opposé de la froide, de la glaciale muséographie imaginée au MEG pour «Le retour du boomerang», son exposition sur l'Australie qui ouvrait le même soir à Genève. L'ensemble se fond dans une sorte d'intimité, sous des lumières tamisées. Les pièces célèbres peuvent dialoguer, pour reprendre le mot de tout à l'heure, avec d'autres restées inconnues. C'est d'ailleurs un plaisir de retrouver, à la manière de figures totémiques, des œuvres devenues des amies. Je pense à l'immense cratère apulien du IVe siècle avant Jésus-Christ, au célébrissime plat à forme humain qui appartenait au genevois George Ortiz avant d'atterrir ici, ou à la boîte congolaise se terminant en figure humaine, avec des traits que l'on finit par reconnaître d'une exposition à l'autre. 

Ce qui frappe cependant le plus, c'est la richesse du goût, ou plutôt la largeur de l'éventail des intérêts. Ici, rien n'exclut rien. Tout ce qui est beau mérite de se voir inclus. Cela vaut aussi bien pour les bronzes vietnamiens archéologiques du Dong Son que pour une création récente (1999) de Miquel Barceló. Les Barbier-Mueller n'ont jamais eu peur d'aucun exotisme. Mêmes les plus fous. J'ai ainsi même remarqué cette fois deux Genevois. Il y a dans une vitrine un petit vase du dinandier Jean Dunand, daté 1914, et dans une autre une création de John Armleder en verre. Il est vrai que cette dernière se trouve ici à sa place idéale. Elle est «dédiée à Jean-Paul Barbier-Mueller»...

Pratique 

«6000 ans de réceptacles, La vaisselle des siècles», Musée Barbier-Muller, 10, rue Calvin, Genève, jusqu'au 31 janvier 2018. Tél. 022 312 02 70, site www.musee-barbier-mueller.org Ouvert tous les jours de 11h à 17h. Catalogue coédité par Ides et Calendes.

Photo (Musée Barbier-Mueller/Studio Ferrazzini-Bouchet): Vase précolombien Chavin, entre 900 et 200 avant J.-C. 

Prochaine chronique le vendredi 26 mai. Construit-on vraiment une collection?

 

 

 

 

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