Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

GENÈVE/Le Mamco fait tourner ses accrochages autour de Kelley Walker

Crédits: Mamco

La conférence de presse a bel et bien remplacé la grand messe de Christian Bernard. Ou alors il s'agit aujourd'hui d'un culte œcuménique. Depuis son arrivée à la tête du Mamco, Lionel Bovier s'exprime en même temps qu'Andrea Bellini, du Centre d'Art contemporain (1). Cette réconciliation entre institutions occupant le même bâtiment offre en outre l'avantage de ne pas aboutir à ces chocs des vernissages comme Genève les aime tant. Il n'y a alors que des perdants.

«Le Mamco doit produire à chaque changement d'expositions un tout et non la simple addition des différentes parties», déclare Lionel Bovier Il y a donc un thème principal. Le ton se voit cette fois donné par la rétrospective consacrée à Kelley Walker. Un Américain né en 1969 dans l'Ohio. «Tout tourne autour après en réaction». Il s'agit d'aboutir à ce qu'on appelle en chimie «un précipité». Autrement dit un agrégat moléculaire. En allant plus loin, l'exposition Walker prolonge d'une certaine manière celle récemment consacrée à Wade Guyton. «Il s'agit de voir quelle corporalité garde l'image, désormais empruntée aux écrans, dans l'histoire de l'art d'aujourd'hui.» Assurer une continuité fait aussi partie des missions actuelles du Mamco.

Retours en arrière 

Comment entourer un peintre s'inspirant de la réalité américaine contemporaine? Avec des regards en arrière. Une suite de salles abrite une partie de l'énorme documentation formée par General Idea. Ont été retenues les premières années du collectif canadien, 1969-1982. Situé en périphérie, très politisé, celui-ci peut développer un regard non pas provincial, «mais distant par rapport à la culture américaine». La stratégie du trio nous «parle déjà de problèmes on ne peut plus actuels, la fabrication, la multiplication et la diffusion des images.» On n'est pas encore arrivé avec General Idea à la «peau liquide» du flux. C'est pourquoi l'équipe de Lionel Bovier propose aussi des œuvres de Cady Noland, de Laurie Parsons ou de Félix González-Torres. «Elles complètent le tour d'horizon des pratiques liées à la «Pictures Generation». Il y a enfin trois salles pour le «Swiss Pop». Elles font l'objet d'un article se trouvant une case plus bas dans le déroulé de cette chronique.

Le centre, le cœur, le noyau du propos ne se situe pas moins sur le plateau abritant les vastes toiles de Kelley Walker. «C'est un artiste de ma génération, celle où l'art change de paradigme. Elle connaît la dématérialisation de l'image, qui avait commencé de manière douce avec le pop et les médias de masse. Tout se digitalise. Tout devient accessible et se retrouve du coup à disposition.» Comme d'autres, Walker emprunte ce qu'il trouve. Il le déplace. Il le juxtapose. Il se l'approprie. Les «Disasters», qu'il «tire d'une actualité violente où éclatent sans cesse un renouveau de racisme ou de discrimination sexuelle», ne restent cependant pas présentés tels quels. Notre œil en est fatigué. Walker tourne donc volontiers l'image sous-jacente de côté ou vers le bas, produisant ainsi par rotation ce que j'appellerais «l'effet Baselitz» (2). Il faut faire un effort pour voir.

Miroirs et briques

Sur ce fond dramatique, Walker caviarde l'image et rajoute des couches hétérogènes. Il y a notamment des coulées de chocolat, «matière très symbolique». Dans un grand espace ouvert (il n'y a désormais plus de lieux confinés dans le musée), le Mamco produit en plus le choc très pop de la multiplication. «Les collectionneurs ou les musées possèdent en général une unique toile de cette série, dont ils ont déterminé la taille à partir d'un simple fichier digital. Elle doit agir seule chez eux.» (3) Ici, elles se répondent et s'enrichissent. Contrairement à Wade Guyton, il ne s'agit pas de la déclinaison, et donc de la répétition, d'un thème. Les différences se révèlent ici grandes entre les toiles, comme dans les autres suites de la rétrospective. 

«Nous avons voulu montrer l'ensemble de l’œuvre, développé depuis le début des années 1990», poursuit Lionel Bovier. Il y a donc les miroirs, «qui ressemblent à des tests de Rorschach». De plusieurs couleurs, ils se superposent dans un savant agencement. Il se trouve aussi les «Brick Paintings». Deux éléments s'y lient. Il y a le motif des briques, que Walker choisit toutes différentes de forme. C'est la partie solide. La place du ciment se voit occupée par des information issues de la presse imprimée. Nous voici ici dans l'éphémère du flux continu. C'est séduisant, mais déroutant. L'aura de l’œuvre s'est volontairement perdu. A quoi se raccrocher dans un monde qui décroche? Comment regarder une image mutante qui peut se voir appliquée en n'importe quelle grandeur sur n'importe quelle support? 

(1) Je reviendrai plus tard sur le Centre d'Art contemporain.
(2) Georg Baselitz retourne systématiquement ses toiles depuis 1969. Les personnages ont donc la tête en bas.
(3) Vu les prix, ils en prennent tout de même bon soin.

Pratique

«Kelley Walker, Swiss Pop, General Idea Photographs 1969-1982». Plus le reste. Mamco, 10, rue des Vieux-Grenadiers, Genève, jusqu'au 10 septembre. Tél. 022 320 61 22, site www.mamco.ch Ouvert du mardi au vendredi de 12h à 18h, les samedis et dimanches de 11h à 18h. 

Cet article est immédiatement suivi d'un autre sur «Swiss Pop».

Photo (Mamco): La salle des "Brick Paintings" de Kelley Walker.

Prochaine chronique le jeudi 8 juin. Ettore Sotsass créateurs de verres aux Stanze del Vetro de Venise.

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