Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

GENÈVE/Le Mamco édite aussi des livres sur l'art. Pourquoi et pour qui?

Crédits: Mamco

Ils arrivent par rafales, ou forme de paquets ficelés. Le Mamco se veut aussi éditeur. Depuis son ouverture fin 1994, il a ainsi sorti une centaine de livres. Des ouvrages souvent confidentiels sur l'art contemporain. Mais attention! Pas des catalogues. Christian Bernard avait soigneusement dissocié les expositions du musée genevois de ses publications, qui devenaient ainsi autonomes. Qu'en est-il, aujourd'hui que Lionel Bovier a repris la barre, tandis que Thierry Davila reste à la tête de ce petit département? 

D'abord un peu d'histoire s'impose. «La programmatique initiale était multiple», rappelle Thierry Davila. «Il y avait de la théorie, mais aussi de la fiction, en privilégiant le texte. Le musée pratiquait une politique d'auteurs, en reprenant plusieurs fois ceux-ci. Il y a ainsi eu trois ouvrages de Thierry de Chassey.»  «Je me suis ainsi vu sollicité trois fois», se souvient Lionel Bovier. «Il y a eu en 1997 le volume sur Ecart, alors que je préparais l'exposition avec Saint-Gervais et le Cabinet des estampes.» Un second tome est venu alors que l'actuel directeur travaillait sur un projet Olivier Mosset à Lausanne. «Il s'agissait de rendre publics ses écrits.» La troisième collaboration est née d'une demande de traduction en français d'un livre que Lionel avait sorti en anglais chez JPR à très peu d'exemplaires. Il portait sur l'Américain Robert Morris. «J'en avais gracieusement cédé les droits.»

Une revue née en 2008 

Comment définir du coup les premières années? «Tout a commencé très tôt», reprend Thierry Davila, entré en fonction début 2008. «Il y a eu des monographies sur des artistes, par ailleurs exposés. Des écrits d'autres plasticiens, eux aussi présentés.» Le Mamco proposait également des textes de réflexion, comme ceux de Philippe Lacoue-Labart. En 2008 est née l'idée d'une revue, à paraître environ tous les dix-huit mois. «Retour d'y voir» était une idée de Christian Bernard. Le projet a pris forme «après trois minutes de discussion». Il y avait la volonté de publier des écrits parfois très longs. Jusqu'à 110 000 signes. «Il devait y avoir là aussi bien de la philosophie que le la sociologie, de la théologie ou de l'histoire de l'art.» On est ainsi arrivé, pour les 20 ans du Mamco, à un «monstre» de 1120 pages «dont la gestation a bien sûr pris longtemps.» Thierry Davila était devenu éditeur à part entière. «Il y a eu avant moi Philippe Cuénat.» Une soixantaine de titres ont ainsi vu le jour entre 2008 et 2017. 

C'est le moment de se tourner vers Lionel Bovier, qui a longtemps été publicateur à temps plus que complet. «Il s'agissait d'un choix. J'étais auparavant curateur indépendant. On ne proposait de m'occuper d'expositions, de Kunsthallen ou d'une de ces biennales comme il s'en créait beaucoup à l'époque. Je ne me sentais pas très impliqué. J'ai pensé à me professionnaliser dans l'édition, que je pratiquais en amateur.» Il fallait créer une société commerciale. «J'ai pris une année sabbatique pour réfléchir.» L'entreprise devait se voir dotée de pieds solides. Une diffusion réelle. Une collaboration avec des musées et des galeries. Les éditeurs cessaient à cette époque d'être avant tout des imprimeurs. «J'avais surtout besoin d'un partenaire.» Ce fut, on le sait, Michael Ringier. La petite société anonyme indépendante JRP se retrouvait du coup  adossée à un groupe. «Michael avait compris que des éditions d'art ne pouvaient pas rapporter d'argent. L'essentiel devenait de ne pas en perdre.»

Un titre par semaine 

Pendant des années, JRP a ainsi sorti en moyenne un titre par semaine («je dirais qu'il y en a eu 700 en une décennie, avec une équipe réduite»). Il lui a fallu s'internationaliser, en ciblant des marchés prioritaires. En tête l'Amérique, puis l'Angleterre. De manière ponctuelle l'Allemagne et la France. Un peu l'Italie. «Notre PME a rempli son ambition. Elle s'est hissée à un haut niveau. On lui proposait les meilleurs projets, et j'ai toujours aimé avoir le choix.» Celui-ci pouvait résulter de l'envoi d'un bon manuscrit. Il y avait des collaborations. «Nous avons aussi accepté des commissions lucratives. Vous pensez bien que je n'ai pas fait les catalogues d'Art/Basel pour rien. Idem pour les publications de collections d'entreprises. Nous fournissions ici notre savoir-faire.» 

Reste maintenant à adapter ces techniques au Mamco. Quelles compétences pour quels objectifs? Il faut parfois trancher. «Le musée ne peut pas, ne peut plus tout gérer. L'institution a évolué. Le monde de l'édition aussi.», explique Lionel Bovier. Certains types de collections correspondent à un musée. D'autres non. «Nous ne sommes pas des presses universitaires.» Pour le moment, le lieu vit une époque de transition. Christian Bernard a pris, avant de partir à la retraite, des engagements fermes «même si le contrat clair ne figure pas dans les gènes du Mamco.» Une trentaine de titres sont ainsi allés, ou parviendront bientôt à terme. Les projets simplement esquissés non. «Nous avons juste intercalé le livre, qui me semblait important, sur les vingt première années du musée. Il prouvait que, contrairement à la rumeur, son engagement premier était allé à la création locale.»

Le besoin d'une diffusion 

Durant ce temps, il a fallu réformer les structures. Les éditions du Mamco ont aujourd'hui un diffuseur suisse, et un autre pour la France. «Il y a aussi le digital. On ne va pas tout réimprimer tout le temps les anciens titres.» Le musée figure ainsi aujourd'hui dans les «bouquets» offerts par Dawson Books, qui sont thématiques. La chose suppose une réorientation du texte. «On le fait pour «Retour d'y voir» en partenariat avec la Bibliothèque de Genève», précise Thierry Davila. «Le contenu se voir ré-architecturé . L'index remplace les sommaires.» Cela ne signifie pas que le papier va disparaître. «Il y aura à l'avenir des projets avec des artistes que le musée soutient.» Le critère deviendra l'utilité. A quoi bon le nième texte sur un créateur confirmé? Lionel Bovier préférerait une série bon marché d'ouvrages dédiés à des «ensembles significatifs» des collections du musée, de Gordon Matta Clark à Siah Armajani, en passant par cet «Appartement» que le Mamco finit de payer à son ex-propriétaire. 

L'idée maîtresse du nouveau directeur est en effet bien de se pencher sur la collection du musée, «ce qui n'aurait pas été possible il y a même dix ans, tant la situation restait complexe en raison de la multiplicité des prêts temporaires», rappelle Thierry Davila. Aujourd'hui, le fonds propre se retrouve sanctuarisé. Il faut rendre ce patrimoine accessible de manière numérique, mais aussi grâce à des ouvrages diffusés en librairie. «Il convient aussi d'associer les gens à la vie du musée», poursuit Lionel Bovier. «Le faire avec sa dramaturgie propre. Créer un support pour l'énorme part de travail qui demeure invisible. Il n'y a pas que les expositions, mais leur avant et leur après. A nous de montrer l'importance de cet amont et de cet aval!»

Au moins neuf sorties en 2017

En attendant, comment se profile la production 2017? «Nous avons encore une incertitude pour une publication que l'artiste intéressé voudrait plus importante», récapitule Thierry Davila. «Mais nous avons sorti, ou sortirons, neuf titres au moins. Peut-être onze. Il y a dans le lot trois coproductions avec les Presses du Réel. Le tandem fonctionne bien. C'est encourageant. On peut maintenant imaginer des collaborations avec d'autres gens. Nous travaillons en ce moment avec la Fondation Bodmer et Flammarion sur le thème du jardin.» 

Pour terminer, à quel public s'adressent tous ces textes? La chose dépend bien sûr du sujet. «Il reste clair», conclut Thierry Davila, «que nous avons visé jusqu'ici un lecteur informé. Fidèle au Mamco. Francophone. Il nous faudra dorénavant aller vers un lectorat élargi. Le musée doit également opérer le passage des générations.» Il lui manque les trentenaires. Les quadragénaires. «Cela se voit dans la composition de nos Amis. Dans la participation à nos cours.» Les institutions muséales se voient aujourd'hui toutes confrontées à ce problème. «Nos nouveaux livres vont peut-être aider à tendre des passerelles.» 

Les dernières publications en date 

Yve-Alain Bois, «La peinture comme modèle»; «Michel Gauthier, «Le temps des intermèdes, Franz Ackermann, Sarah Morris, Didier Marcel, Franck Scurti, Hugues Reip, Xavier Mercier, Simon Starling, Bojan Sarcevic, Paul Sietsema»; Anne Griffon-Selle «Les astronautes du dedans, L'assemblage californien 1950-1970»; Marjolaine Lévy «Les modernologues, David Diao, Simon Starling, Josiah McElheny, Martin Boyce, Lucy Williams, Farah Atassi», Serge Margel «L'autonomie de l'oeuvre d'art, Logique des surfaces et des avant-gardes», Yvan Salomone, «Evaporation, 2006-2017».

Photo (Mamco): La dernière liasse de livres publiés par le musée d'art moderne et contemporain.

Prochaine chronique le vendredi 14 juillet. Padoue présente l'aéropeinture sulfureuse des dernières années du fascisme.

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