Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

GENÈVE/Le MAH se penche avec culot sur les "Musées du XXIe siècle"

Crédits: Musée d'art et d'histoire, Genève

«I am a Museum». Entourée de petits rayons, comme un soleil, l'inscription figure en bleu sur la publicité pour l'exposition et en rouge quand il s'agit du colloque annoncé pour les 1er et 2 juin. Elle domine une sorte de carton à chaussures géant, puisqu'il s'agit avant tout ici de parler d'architecture. La nouvelle présentation du Musée d'art et d'histoire genevois (MAH) propose les «Musée du XXIe siècle», avec un sous-titre à faire peur. Ce sont là des «visions, ambitions et défis». Impossible de rester chez nous un tant soit peu modestes... 

Le parcours, au rez-de-chaussée du bâtiment de la rue Charles-Galland, commence avec un tableau synoptique. Il part de la Grüne Gewölbe de Dresde, livrée au public en 1723 (pourquoi pas l'Ashmolean Museum d'Oxford créé en 1683, je l'ignore), avant de sonder l'avenir. Tout se termine en 2020 avec l'ouverture probable du grand Kunsthaus de Zurich. L'inauguration de la Tate Modern, en 2000, sert de borne-frontière. C'est là qu'on accède au millénaire nouveau, même si les puristes voudraient prendre 2001. Le choix des institutions reste bien sûr arbitraire. Pourquoi manque-t-il par exemple le MoMA, qui a inventé en 1929 la notion de musée d'art contemporain? Je ne sais pas.

Seize institutions choisies 

Une fois cette étape liminaire franchie, le visiteur se voit présenter seize institutions ouvertes de fraîche date, ou en devenir. Certaines restent même «en suspens» comme le China Comic and Animation Museum de Hangzou, dont la maquette ressemble à un nid de champignons blancs. L'une d'elles semble d'ailleurs très mal partie. Une votation a rejeté en 2016 le Guggenheim d'Helsinki. Notons au passage que les Guggenheim, qui devaient proliférer dans le monde un peu comme les MacDo, se retrouvent régulièrement à la peine. Ni celui de Salzbourg, ni celui du port de New York n'ont jamais vu le jour. Et cela même si l'on s'obstine à parler de «l'effet Bilbao» vingt ans après l'ouverture d'une succursale en Espagne. 

Chaque musée a droit à une sorte de stand, conçu par Katharina Beisiegel directrice ajointe de l'Art Center de Bâle, puisque le MAH (qui ne dispose sans doute pas de suffisamment de forces vives) a délégué à l'extérieur la conception de l'exposition (1). Il y a en principe là une maquette, une projection d'images de synthèse et des bribes d'interview, plus tout de même quelques photos. Le choix se veut varié, du musée de mémoire officiel à celui (privé) du dernier milliardaire chinois en vue. Des colonnes articulent parallèlement un discours, avec pleins de mots abstraits. «Autrefois considéré comme un strict lieu de savoir, le musée se définit désormais comme un espace social, tourné vers une expérience participative et vers l'échange.» Plus politiquement correct, tu meurs!

Gestes architecturaux 

D'une manière générale n'ont été pris en compte que les créations «ab nihilo», comme disaient nos amis romains. Il y a bien le Sydney Museum Project, mais l'extension l'emporte de beaucoup sur l'édifice originel. Le Zeitz Museum of Contemporary Art Africa du Cap recycle certes un moulin à grains, mais de façon très partielle. L'idée d'architecture "gestuelle" l'emporte partout, la réutilisation semblant probablement trop vulgaire. Nul ne sera surpris, dans ces conditions, de retrouver ici une parade de stars de la construction à 200 ou 300 millions (voire davantage). J'ai cependant noté que David Chipperfield ne demandait aucun salaire pour le modeste (et pourtant indispensable) Naga Site Museum au Soudan, à vocation archéologique. Le catalogue qualifie de «minuscule» un bâtiment faisant tout de même 1200 mètres carrés. Tout reste relatif dans un univers devenu mégalomane. 

Il est énormément question de publics, de médiations, de mémoire populaire, de problématiques sociales et d'identités collectives dans «Musées du XXIe siècle». Très peu des collections, en revanche. Elles semblent véritablement accessoires, voire parfois gênantes. Nous sommes revenus à la situation de la seconde moitié du XIXe siècle, quand les musées ont cessé d'occuper des palais ou des couvents désaffectés pour devenir des monuments (l'un des premiers du genre a été le Musée Rath genevois, ouvert en 1826). Il s'agit bien de créer de vastes lieux de prestige, avec beaucoup de vide pour les échanges entre visiteurs. Ces derniers doivent cependant refléter désormais toutes les couches de la population. Ces temples bien pensant (on reste très loin du lieu intellectuel de contestation voulu) sont voulus «pour tous», ce que nul ne demande avec d'aussi grands cris pour les bibliothèques, les théâtres ou les opéras.

Catalogue verbeux 

Un brin ennuyeuse (et je reste poli), l'exposition se double d'un catalogue, lui aussi externalisé dans la mesure où je n'y ai reconnu aucune plume du MAH une fois passée l'introduction (une page) de Jean-Yves Marin. C'est un flot de verbiage, où l’œil peine à se rattacher à du concret. Le pire est sans doute atteint par la contribution de Karen van den Berg: «Projets majeurs et notes sur la redéfinition de l'institution muséale». Comment ose-t-on parler au nom de tous, y compris les plus modestes et les moins instruits, en balançant autant de notions fumeuses avec l'obligatoire caution de Michel Foucault par-ci, et le non moins indispensable blanc-sein de Theodor W Adorno par-là? 

Un dernier mot me vient à l'esprit, alors que je commente ce qui semble devoir rester la dernière exposition du MAH dans sa version actuelle. Dans une vidéo, Michel Côté parle de l'importance d'une «légitimité». Le muséologue canadien met le doigt sur l'abcès. Le MAH ne possède aucune légitimité, dans son état actuel de déliquescence, pour produire une exposition sur les musées du futur. Cette dernière aurait été parfaite au Kunstmuseum de Bâle, qui a ouvert en 2016 sa nouvelle aile. Elle eut semblé à sa place au Musée cantonal des beaux-arts de Lausanne, dont le nouveau bâtiment pousse à toute vitesse à côté de la gare (on est arrivé en six mois à la hauteur du premier étage). Ici, il s'agit d'une mascarade. D'une imposture. D'une absurdité. 

(1) Soyons justes. Bertrand Mazeirat, du MAH, signe tout de même l'expo comme commissaire.

Pratique

«Musées du XXIe siècle, Visions, ambitions, défis», Musée d'art et d'histoire, 2, rue Charles-Galland, Genève, jusqu'au 20 août. Tél. 022 418 26 00, site www.ville-geneve.ch/mah Ouvert du mardi au dimanche de 11h à 18h. Le colloque se déroulera les 1er et 2 juin. Première mi-temps le 1er au MAH dès 14h. Seconde partie au Pavillon Sicli le 2 dès 9h00. Entrée libre et gratuite, comme à l'exposition du reste.

Photo (Musée d'art et d'histoire): Le China Comic and Animation Museum de Hangzou, en projet. Aucune date de réalisation n'est annoncée.

Prochaine chronique le jeudi 18 mai. Art en Vieille Ville à Genève. Que proposent les galeries?

 

 

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