Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

GENÈVE/Le MAH montre neuf objets archéologiques issus du Port Franc

Crédits: Musée d'art et d'histoire

Devant le Musée d'art et d'histoire (MAH) deux oriflammes montrent des personnages modernes hilares dans des costumes anciens. Il n'y a pourtant pas de quoi rire. S'ils sont ici agités au vent, c'est parce qu'il n'y a aucune exposition exposition temporaire en ces lieux en ce moment, sauf... 

Hé oui, depuis le mercredi 15 février, le musée montre sur fond jaune soleil neuf œuvres antiques saisies au Port Franc en 2016. Un joli butin. Ces pièces, au passé mystérieux sont arrivées là entre 2009 et 2010, soit quatre ans après la ratification par la Suisse de la Convention UNESCO de 1970 sur le trafic illicite des biens culturels. Les sculptures proviennent pour une sans doute de Libye et pour les autres sûrement de Syrie et du Yémen. Elles resteront au MAH le temps qu'il faudra, c'est-à-dire jusqu'au moment de leur possible restitution à leurs légitimes propriétaire.

Prix de vertu 

Jusque là tout va bien. Rien à dire. Bravo! L'opération n'en suscite tout de même pas moins des questions. La première est que la conférence de presse s'adressait à une presse acquise et peu critique. Non aux frontières pour les hommes. Oui pour le patrimoine. Je ne juge pas. Je constate. Jean-Yves Marin, qui reste avant tout une émanation de l'ICOM, peut donc redorer sa pilule bien ternie. Grâce à Monsieur Propre, Genève reste une veille «clean». La chose convient très bien à la Ville, qui ne cesse de s'accorder des prix de vertu. Je viens ainsi de voir de nouveaux écriteaux «Genève entretient son patrimoine» comme s'il ne s'agissait pas là d'un simple devoir. 

Deuxième point, il me semble s'agir là d'une indignation très sélective. Bien sûr que c'est mal que d'arracher des inscriptions, de violer des tombes et de pratiquer une archéologie sauvage, même si nous ancêtres ne voyaient pas les choses d'un même œil. Mais c'est pire de les détruire à coup de masse ou de les dynamiter. Or la presse locale, qui a consacré des pages à «l'événement MAH» n'a selon moi pas publié une ligne sur les nouvelles déprédations commises par l'EI à Palmyre, où il est revenu. Les deux stèles ici présentées ont bien de la chance d'en être sorties à temps. On ne peut pas dire que le patrimoine yéménite soit à la fête non plus. Le MAH parle à propos du pays de «situation politique instable». Doux euphémisme. On ferait mieux de dire qu'une ville comme Sanaa, inscrite au Patrimoine de l'Unesco se trouve aujourd'hui en danger de mort. Et que reste-t-il maintenant d'Alep, également inscrite dans la Liste depuis 1986? 

Quelles garanties?

Il faudrait un jour que ces œuvres retrouvent leur pays d'origine, nous dit-on. Certes. Mais le danger risque de persister, ou alors de revenir. Pensons à l'Egypte... Au Liban... Il n'y a pas que la guerre, mais la radicalisation religieuse et l'iconoclasme. Nul ne veut admettre que les règles de prudence ont changé depuis l'explosion des Bouddhas de Bâmyiân en 2001, même si l'Afghanistan a toujours été au bord du chaos. Comment s'assurer que les œuvres ne soient pas massacrées une fois de retour? 

Je terminerai pour la bonne bouche par une phrase de Jean-Yves Marin, relevée dans la presse du 15 mars. Il dit en substance qu'un objet archéologique perd l'essentiel de sa valeur une fois sorti de son contexte. Moi, je veux bien. Mais tous les objets d'un musée sont sortis de leur contexte! Et pourquoi la protection s'arrête-t-elle donc à la fin de l'Antiquité, ou avec un peu de chance à celle du Moyen Age? Quand on vide un château ou une demeure historique, ce qui se fait beaucoup en France aujourd'hui et qui arrive aussi en Suisse (Vincy, Hauteville..) personne ne proteste. Et les musées n'achètent de plus généralement rien aux ventes. Par vertu?

Pratique

«Trafic illicite de biens culturels», Musée d’art et d’histoire, 2, rue Charles-Galland, Genève, jusqu'en septembre 2017. Tél. 022 418 26 00, site www.ville-geneve.ch/mah Ouvert du mardi au dimanche de 11h à 18h. Entrée libre.

Photo (Musée d'art et d'histoire): L'une de deux stèles de Palmyre retrouvées au Port Franc. Au moins elles existent encore...

Texte intercalaire.

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