Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

GENÈVE/Le Fonds municipal publie le livre de ses achats 2004-2016

Crédits: Tribune de Genève

En plein Artgenève, le 1er février, le Fonds municipal art contemporain (FMAC) lançait le nouveau catalogue de ses collections. Un pavé de 880 pages. Il s'agissait de rendre accessibles et publiques les acquisitions effectuées entre 2004 et 2016. Contrairement aux idées reçues, le papier conserve son prestige. L'ensemble se révèle en effet accessible en ligne. La mise en scène du FMAC à Artgenève correspondait au foisonnement de l'ouvrage. C'était à touche-touche sur les murs. 

L'actuelle parution met un baume sur le cœur du FMAC. L'institution municipale se trouve à un double tournant. D'abord, elle va vraisemblablement déménager en quittant le Bâtiment d'art contemporain, ou BAC. Un départ difficile à accepter. De l'autre, elle se trouve dans une passe financière difficile. Le budget de la Ville n'a toujours pas été voté (1). Il existe de nouvelles normes comptables. Elles ne vont bien sûr pas dans le sens d'une simplification. «Les fonds spéciaux ont été abolis. Nous passons à un autre modèle», explique Michèle Freiburghaus Lens, directrice du FMAC. Jusqu'ici, la Ville vivait faute de vote avec des douzièmes prévisionnels. «Nous n'étions pas vraiment affectés. Aujourd'hui, tout a changé. En ce moment, nous ne pouvons plus remplir nos missions.» Il y a un gel des commandes publiques, des achats et des soutiens aux artistes. «Protégé par une loi fédérale, le Fonds cantonal ne connaît pas les mêmes problèmes.» Michèle se demande du coup si le monde n'est pas désormais dirigé par des comptables déconnectés des réalités.

Un troisième tome 

Mieux vaut donc revenir au catalogue, qui succède à deux autres, le premier couvrant les années 1950 à 1990 et le second la période 1991-2003. «Il nous a pris trois ans», explique Michèle Freiburghaus. Il faut dire que la collection a beaucoup augmenté. «L'ancien fonds de décoration se contentait d'agir dans l'espace public et les immeubles municipaux par le système de la commande. C'est vers 1980 que l'actuel FMAC a commencé à acquérir des œuvres mobiles préexistantes. Il les achetait aux créateurs ou aux galeristes locaux, qu'il a le devoir de soutenir.» L'idée locale est vue au sens large. Il y a les gens de passages «qui y enseignent notamment.» Ceux qui ont souvent été exposés à Genève. Bref, ceux qui y ont imprimé une marque. «Une collection comme la nôtre suppose de comporter les gens qui comptent. Dennis Oppenheim, Richard Serra ou Bob Wilson, qui a créé des décors pour le Grand Théâtre, ont leur place de droit chez nous.»

Mais qu'est-ce que le contemporain? Tout le monde ne semble pas d'accord sur la question. «Pour nous, il s'agit de la production des artistes vivants. Ils devraient certes aussi avoir des pratiques actuelles, mais le fait d'être en vie reste pour nous essentiel. Nous ne sommes pas un musée même si nous prêtons, de manière toujours plus large d'ailleurs, des œuvres à des musées.» Il faut donc des créateurs actifs pour la commande publique. Pour les soutiens. Pour les achats par extension aussi. «Les décisions sont prises par une commission d'experts, dont je trouve le fonctionnement remarquable. Avec elle, il existe des débats ouverts. Les remises en questions sont possibles. Ce petit groupe de neuf personne, où mon collègue Stéphane Cecconi me remplace depuis un an, a su créer une dynamique.»

Quatre mille quatre cent oeuvres 

La collection comprend actuellement 4400 œuvres environ, dont 300 dans l'espace public. «Deux mille environ proviennent du Fonds André Iten, jadis conservé à Saint-Gervais. Il s'agit d'une collection de vidéos très importante, remontant jusqu'aux origines du médium.» Cet ensemble vit aujourd'hui sa propre vie. «Nous le développons dans le sens d'une actualisation, en utilisant d'autres critères.» Moins liés à Genève. Plus internationaux. «Il nous semblait important de posséder les réalisations du duo Jean-Marie Straub-Danièle Huillet. De Mark Lewis...» Ici, l'inventaire est fait, mais il reste pour la diffusion d'épineuses questions de droits. «La gestion n'était pas la qualité majeure d'André Iten, qui en possédait par ailleurs beaucoup d’autres.» 

L'actuel catalogue assure bien sûr une visibilité à la collection. «Nous avons décidé de tout y inclure, dans le cas d'une série, avec les images les plus grandes possibles.» Le parcours est chronologique. Il aurait pu demeurer alphabétique. Le côté historique a prévalu, avec ses années de vaches grasses et ses périodes de vaches maigres. «Le lecteur sentira néanmoins que nous suivons certains artistes. Je citerai Fabrice Gygi comme exemple. Nous avons de lui des pièces retraçant son parcours depuis son adolescence. Pour les plus importantes de Fabrice, il y a eu concertation avec le Fonds cantonal. Véronique Goël, dont j'admire personnellement la démarche en ligne droite, est également représentée sous toutes ses facettes.»

Prêts multiples 

Si j'ai parlé de visibilité par le livre et le site, il y a aussi l'autre. La vraie. Celle des œuvres. «Elle pose un problème. Nous ne disposons pas de lieu pour leur présentation. Il faut faire vivre cette collection autrement. Nous envisageons des prêts. On a essayé avec le MAH. Nous y parvenons avec le Mamco. Nous faisons voyager. Des pièces du FMAC sont parties pour la Norvège comme pour le Japon ou la fabrique LU de Nantes, transformée en centre d'art contemporain.» Les vidéos se consultent sur demande. Il existe pour elles des cycles de présentations au FMAC même, rue des Bains. De temps en temps, le MAVC hérite d'une grosse exposition locale. Il a ainsi été mis à l'honneur par «Biens Publics» au Musée Rath, quand ce dernier demeurait actif. 

Reste enfin le mot à avoir sur le déménagement. Là aussi, la messe n'est pas dite. «Pour pouvoir déménager, il faudrait que la Ville achète des locaux.» Le FMAC s'en irait dans ce cas durant l'automne 2019. Il faut bien sûr que l'achat soit agréé par le Municipal. Si oui, il y aurait une extension du Mamco, qui est un musée, et du Centre d'art contemporain, qui devrait fonctionner comme Kunsthalle. Avec le problème annexe du Centre le la photographie, à moins d'une hypothétique Maison de la photographie au Rath. Né dans la douleur, le Bâtiment d’art contemporain, ou BAC, n'a pas fini de créer des tensions.

Pratique 

«Fonds d'art contemporain de la Ville de Genève-FMAC, Collection 2004-2016, ouvrage collectif, édité sous la direction de Michèle Freiburghaus Lens, publié par la Ville de Genève, 880 pages.

Photo (Tribune de Genève): Stéphane Cecconi dans les réserves du FMAC.

Prochaine chronique le vendredi 23 février. Le bilan des fouilles genevoises de 2017 avec l'archéologue cantonal Jean Terrier.

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