Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

GENÈVE/Le Centre d'Art contemporain s'ouvre à l'étrange Roberto Cuoghi

Crédits: Centre d'Art contemporain

C'était en juillet 2016, autrement dit l'été dernier. Sur l'île d'Hydra, en Grèce, Roberto Cuoghi faisait cuire ses crabes lors du très mondain vernissage organisé sur ses terres par le richissime Dakis Joannou. Un collectionneur d'art actuel que les Genevois connaissent bien, vu que l'homme fut le fournisseur exclusif de l'exposition «Faux amis» au Musée d'art et d'histoire en 2016. N'imaginez pas un grand repas en plein air, sous le ciel hellène! Cuoghi avait mis dans ses fours à bois des crustacés de céramique, qu'il plongeait ensuite dans une eau nauséabonde faite de levures, de protéines ou de limaille de fer ayant fermenté une semaine sous le soleil. Bon appétit! 

Avant de ce faire, l'Italien s'était livré à l'un de ces cirques dont il s'est fait depuis vingt ans une spécialité. Il y a de l'argile bien sûr. Mais aussi un système d'imprimante 3D modifié pour utiliser la dite glaise. Il a ensuite fait dans la campagne milanaise d'innombrables essais de cuisson et de refroidissement «en utilisant comme réactifs des vitamines, des médicaments périmés, des produits chimiques, des oxydants, des tampax, du polystyrène, du popcorn ou de la sciure». Il lui fallait obtenir des tonalités nouvelles, des lustres inédits et des porosités jamais vues. L'artiste refuse les règles. Il prône le chaos. On connaît la chanson.

Une honnête sculpture céramique

Et qu'est-ce que cela donne, au fait, dans les salles du Centre d'art contemporain (CAC), entièrement rempli jusqu'à la fin avril par l'Italien? Eh bien de la très honnête sculpture céramique, comme on en voit beaucoup depuis bien des années! C'est vrai que ces pinces et ces carapaces de crabes brillent très bien à la lumière. Effectivement, ces pièces ont quelque chose d'impressionnant. Mais fallait-il pour autant que Cuoghi invoque pêle-mêle l'informatique, la chimie et le bricolage pour en arriver là? Plus modestement, à Genève, Jean-Marie Borgeaud donne des pièces pour le moins étranges sans se livrer à la chasse aux signes extérieurs du génie. 

Occupant donc trois étages, l'exposition donne partout le même sentiment, en dépit de ses réussites esthétiques. Tout ça pour ça! Il y a un tel décalage entre le texte d'Andrea Bellini, directeur du CAC (à qui j'ai emprunté la partie descriptive), et la réalisation présentée sous forme d'exposition que j'en reste pantois. Les sculptures sont belles, dans le genre  décoratif, même si j'ai préféré en 2013 la grande pièce présentée en ouverture d'Arsenale lors de la Biennale de Venise. Je demeure assez perplexe devant les allusions à Pazuzu, le dieu mésopotamien bien connu par «Les aventures d'Adèle Blanc-Sec» de Tardi. Quant à la musique assyrienne imaginée à partir de reconstitution d'instruments d'époque, elle aurait pu sortir de n'importe quel synthétiseur.

Un personnage passionnant 

Le personnage Cuoghi, en revanche se révèle passionnant. Né en 1973 à Modène, près de Bologne, le débutant a vite été rebuté par les écoles d'art. Il lui fallait du risque. De l'expérimental. De l'engagement personnel. Au sens propre, pour une fois. En 1997, il porte nuit et jour (et surtout le jour) des lunettes de soudeur pourvue de primes qui inversent la vision. Le haut est en bas. Le gauche à droite. Il dessine ainsi des autoportraits, que nul ne regarderait sans doute sans explication préalable. En 1998, Roberto décide de ressembler à son père. En un été, il prend 20 kilos. Il finira par faire 140 kilos, aujourd'hui reperdus, comme certains «fat gainers» américains. Une autre fois, l'homme se laisse pousser les ongles onze mois, qu'il transforme en plume à écrire, alors qu'il ne peut presque rien tenir de ses mains, comme certains lettrés anciens chinois. Il y a là un jeu avec le corps qui peut séduire, ou du moins fasciner. 

Mais au-delà de tout cela, qu'y a-t-il donc de si extraordinaire? C'est ce que je me suis demandé lors de ma visite, accomplie en solitaire, sans guide pour faire mousser la marchandise. «Gérer la démesure est une aporie, un oxymore: la seule solution, c'est de créer la confusion, de procéder par accumulation et de faire en sorte que les divers élément du chaos produisent quelque chose d'inédit par association, par évaporation et stratification», explique Andrea Bellini. Bien. Cuoghi parle pour sa part de «tumeur libérée». D'accord. So what? Au-delà du verbe en roue libre, on peut se demander s'il y a au final un œuvre. Cela n'empêchera pas l'exposition, que le CAC a mis deux ans à monter, d'aller par la suite à Naples et à Cologne.

Pratique

«Perla Pollina, Roberto Cuoghi», Centre d'Art contemporain, 10, rue des Vieux-Grenadiers, Genève, jusqu'au 30 avril. Tél. 022 329 18 42, site www.centre.ch Ouvert du mardi au dimanche de 11h à 18h. Visites guidées gratuites les mercredis, samedis et dimanches de 15h à 17h.

Photo (Centre d'Art contemporain): L'une des figures démoniaques proposées par Roberto Cuoghi.

Prochaine chronique le mardi 14 mars. L'Afrique à Paris.

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