Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

GENÈVE/Laurence Bernard s'installe rue des Bains. Mais qui est -elle au fond?

Crédits: Genève Active

«Je n'aime pas beaucoup parler de moi.» Laurence Bernard n'en a surtout pas l'habitude. La galeriste préfère s'exprimer sur «ses» artistes, jusqu'ici présentés rue des Vieux-Grenadiers. N'empêche qu'il lui faut cette fois se «vendre». La Française va changer pour la troisième fois de local en quelques années. Elle reprend en septembre une maison historique. Il s'agit d'Art & Public, qu'occupait jusqu'ici Pierre Huber. La maison ne disparaîtra donc pas comme centre d'art contemporain, comme récemment le lieu successivement occupé, rue de l'Evêché, par Marika Malacorda, Michel Foëx et Sébastien Bertrand. 

Mais qui est Laurence Bernard? Un peu de biographie s'impose. Sachez qu'elle est née en 1974, ce qui me semble très jeune. «Mon milieu ne me prédisposait pas du tout à l'art contemporain.» Il y a d'abord eu des études de droits, menées jusqu'à la maîtrise, «mais je ne voulais pas devenir avocate.» Laurence s'est donné le temps de réfléchir. Il lui fallait prendre de la distance. Elle s'est installée un an et demi à Los Angeles. «Ce n'était pas encore une ville perçue comme une capitale des beaux-arts. Ce qui comptait, c'était le cinéma. Chaque garçon de café rêvait de devenir acteur.»

Passage dans le cinéma 

Reste qu'il faut le plus souvent revenir. «Une de mes amies travaillait à la Gaumont. Elle allait quitter la maison. Elle m'a suggéré de déposer mon CV.» Vous avez deviné la suite. Mon interlocutrice a été prise. «J'y suis restée cinq ans, tout en poursuivant des études à la Sorbonne.» Il lui a fallu se familiariser avec la production de longs-métrages, la TV et les nouveaux médias. «Je me suis passionnée pour l'art et essai. J'ai quitté la Gaumont afin de me mettre à mon compte. Je voulais donner des films d'auteur. Engagés.» D'où notamment une «coprod» avec l'Egypte d'après le «printemps arabe». Sélectionnée à Cannes. Distribuée sur place. «A Paris aussi, même si l'on a seulement compté 4000 entrées en tout.» Le système français permet ce genre d'échecs, comme il autorise l'impression de centaines de romans que personne ne lit.

Après cinq ans, Laurence a jeté l'éponge. Il lui fallait une reconversion. «Je suis venue, ou plutôt revenue à l'art contemporain.» En autodidacte. «Je traîne dans les galeries et les foires depuis vingt ans.» Il s'agissait là d'un passage naturel. «J'éprouvais l'envie de soutenir de jeunes créateurs. De m'engager à leur côtés.» Un accompagnement qu'elle a mené à bien depuis. «Je m'occupe de leur trouver des amateurs, bien sûr, mais aussi de les mettre en contact avec d'autres lieux ou des institutions. Mon travail consiste en bonne partie à les rendre visibles.»

Créer un cercle de collectionneurs 

Reste une question. Pourquoi Genève? Laurence se fait évasive. Il y a là des motifs personnels. «Mais c'est un bon choix. La ville possède un pouvoir d'attraction. Elle a ses Ports Francs. Il y passe des collectionneurs du monde entier.» Un bémol cependant. «Il s'agit d'une sphère à laquelle je n'ai pas accès.» L'ambition reste plus modeste. «Mon rôle, qui demeure celui d'une médiatrice, est de proposer une programmation cohérente et de créer autour d'elle un cercle d'amateurs.» La chose reste possible, quoiqu'on puisse dire. «J'ai en tout cas rencontré un certain nombre de jeunes collectionneurs qui me sont devenus fidèles. Cela prouve que je n'agis pas dans le vide.» 

Il faut bien sûr une ligne. «J'ai adopté une démarche me semblant découler du Land Art, même si je ne propose pas d'énormes installations en extérieur.» Et puis, il y a les rencontres. La curiosité. «Je ne pourrais pas présenter des gens avec lesquels je ne partage pas quelque chose.» Il faut en plus des affinités personnelles. «Je dois apprécier un individu humainement pour pour le prendre en charge.» La chose aboutit à une ambiance que Laurence Bernard qualifie de familiale. Ce caractère doit apparaître dans la première exposition, collective, qu'elle proposera dans l'ancien espace de Pierre Huber. «J'ai demandé à chaque artiste avec lequel je collabore de donner une pièce, pas trop grande et si possible nouvelle. Je suis sûre que leur juxtaposition n'aura rien d'artificiel.» Le tout se fait à la confiance. Sans contrat. «Je ne suis pas Larry Gagosian!»

Une rencontre marquante 

La rue des Bains constitue donc le troisième endroit de Laurence, qui s'est lancée en septembre 2014. «J'ai commencé boulevard Saint-Georges. C'était humble. Petit. Personne ne m'a remarquée.» Exact! J'habite trois immeubles à côté et je n'y ai jamais prêté attention. «Je voyais cela comme un apprentissage.» Puis est intervenue la rencontre avec les frères Chapuisat. Un projet en commun. Modeste. «Vous pensez, dans 30 mètres carrés!» C'est alors que Laurence a eu l'occasion de reprendre, aux Vieux-Grenadiers, la double arcade occupée par Tracy Müller, qui s'en allait. «J'ai dit oui et ma première présentation a été celle des frères. Ils avait imaginé une cloison opaque derrière laquelle les visiteurs se déplaçaient en barbotant dans la boue.» 

On en a beaucoup parlé. Je vous en ai du reste abondamment entretenu. Il y a failli y avoir interdiction. Tout a bien fini. «Les gens sont d'autant plus volontiers venus qu'il s'agissait d'un jeu et que rien ne se révélait à vendre.» Le public s'est étonné. Il a ensuite servi de chambre d'écho. «C'était un bon début.» Il fallait une suite. Il y a eu environ dix-huit expositions depuis. «Le rythme du Quartier des Bains». Et puis Laurence Bernard est entreprenante. Elle a pensé qu'il fallait des foires pour ses poulains, dont Caroline Corbasson. Une dame qui fait aujourd'hui une belle carrière. «J'ai posé ma candidature partout. Bâle. L'Armory Show. Nada Miami. ArtGenève, où j'ai été refusée la première fois.» Cela demande de l'énergie. «Il faut à chaque fois constituer un dossier, avec un projet curatorial.» Une tâche formatrice. «Il s'agit juste de ne pas s'épuiser.»

Ouverture le 12 septembre 

Mais pourquoi quitter un vaste espace aux Vieux-Grenadiers, pour aller quelques mètres plus loin, aux Bains, avec une galerie divisée en deux par une allée d'immeuble? «C'est même un peu plus petit... Mais il s'agit là d'une galerie identifiée comme contemporaine. Il a régné là un homme connu, avec un vaste réseau. Je donne aussi directement sur les Bains.» Laurence imagine un certain espacement de ses accrochages. «Je devrais garder du temps pour mes collectionneurs, en restant très présente, tout en en laissant aux artistes, histoire d'augmenter leur visibilité." Il faudra mettre les uns et les autres en contact. Organiser des rencontres. Former une sorte de cercle. "Un projet de longue durée." 

La Galerie Laurence Bernard s'inaugurera 37, rue des Bains le 12 septembre. Pré-vernissage privé. La galeriste reviendra alors du salon de dessin contemporain Paréidolies de Marseille. L'ouverture au public s'effectuera le jeudi 14 septembre, dans le cadre de la Nuit des Bains. Titre: «Exposition collective». Artistes: Marion Baruch, Les Frères Chapuisat, Caroline Corbasson, Karim Forlin, Séverine Hubard, Jan Kopp, Angelika Markul, Bertrand Planes, Koka Ramishvili, Peter Regli, Marion Tampon-Lajarriette, Stéphane Thidet et Bernard Voïta. Voilà! Vous savez (presqu) tout.

Photo (Genève Active): Pierre Huber et Laurence Bernard devant le 37, rue des Bains.

Prochaine chronique le mardi 12 septembre. Les prochaines ventes à Genève Enchères. Je vous raconte.

 

 

 

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