Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

GENÈVE/Laurence Bernard propose les humeurs de Bertrand Planes

Crédits: Bernard Planes/Galerie Laurence Bernard, Genève 2018

Vue du trottoir, la chose peut étonner. L'intérieur de la galerie Laurence Bernard (qui succède donc à Pierre Huber dans l'ex-Cabinet PH de la rue des Bains) abrite un tapis mécanique et un écran. Le visiteur genevois peut ainsi «accomplir physiquement l'itinéraire du Kumano Kodo». Un pèlerinage japonais très couru, si j'ose dire. Trente-neuf kilomètres. Un peu moins qu'un marathon. Bertrand Planes a donné de sa personne, en filmant de plus son avance caméra au poing. Aucun sacrifice n'est trop grand pour une démarche artistique. Actionnant la vidéo, le tapis à fouler donne l'illusion de faire la même chose. Notez que, comme j'ai failli me casser la figure, il y a aussi des risques à Genève. Ils me semblent logiques dans une double mesure. D'abord, le pèlerinage appelle l'idée de souffrance. Ensuite, le Français a perfidement choisi à l'occasion des sentiers escarpés. 

L’œuvre fait partie d'un ensemble de pièces de Bertrand Planes, 42 ans et natif de Perpignan, cette ville dont la gare constituait le centre du monde pour Salvador Dali. «Plasticien-programmeur» au départ, travaillant volontiers avec des scientifiques, l'homme «remet en cause dans son travail la finalité de l'objet d'art.» C'est aussi le cas des «60 points selfie», qu'il vient de réaliser. Bien trop présents selon lui dans le monde contemporain, les pixels font ici place à un paysage projeté sur le mur grâce à la technique vectorielle. Je me sens ici davantage dépassé par la technique que par le résultat, assez décoratif, qui restitue lui aussi un coin du Japon. Que voulez-vous? Quand on se trouve en résidence quelque part, il faut bien justifier sa présence.

Graphiques mensuels 

La pièce la plus insolite de l'exposition demeure cependant bête comme chou. Aucune technologie avancée ici. «Abîmes et sommets», qui donne son nom à l'exposition entière, se compose de feuilles de papier avec des graphiques tracés à la main. Pendant un an – c'est long, un an! – Planes a évalué chaque jour son humeur grâce à une échelle allant de 0 à 10. Le monsieur se situe certes souvent en dessous de la moyenne, que voulez-vous c'est un artiste, mais il n'a jamais atteint le 0 («fuite et pensées suicidaires»). Il monte rarement au dessus de 8 («besoin de communiquer, forte énergie, productivité très élevée»). Inutile de préciser, mais je le ferai quand même, que le 10 reste hors de sa portée. Il faut dire qu'avec «état extatique», la barre se voit vraiment mise très haut. 

Chaque feuille reflète un mois. Elles sont à vendre séparément. Ce n'est pas une exposition très chère, dans ce quartier où les tarifs atteignent vite 10 000 francs (voire bien plus). Repartir avec le tapis roulant suppose pourtant un certain engagement de la part du collectionneur. La place remplace ici le prix.

Pratique

«Abîmes et sommets, Bertrand Planes», galerie Laurence Bernard, 33, rue des Bains, Genève, jusqu'au 10 mars. Tél. 076 329 60 28, site www.galerielaurencebernard.ch Ouvert du mardi au vendredi de 11h à 18h, le samedi de 12h à 17h.

Photo (Galerie Laurence Berbard, Genève 2018): L'un des bulletins de santé morale de Bernard Planes.

Prochaine chronique le dimanche 25 février. Sofia Hultén au  Museum Tinguely de Bâle.

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