Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

GENÈVE/Laure Schwartz Arenales dirigera le Musée Baur sous le signe de la continuité.

Crédits: DR

Le bureau n'a pas changé. Je reconnais celui longtemps occupé par Monique Crick au Musée Baur. Elle l'avait déménagé de quelques mètres à son arrivée. Du temps de son prédécesseur Frank Dunand, aujourd'hui décédé en léguant sa collection d'estampes (occidentales) au Musée d'art et d'histoire (1), le directeur occupait un coin de bibliothèque. Laure Schwartz Arenales vient d'emménager. Il y a encore un peu de désordre. La nouvelle personne en charge de l'institution privée genevoise dédiée aux arts d'Extrême-Orient emménage. Elle est arrivée à la fin de l'an dernier. Très attendue, je dois dire. La nouvelle venue n'était pas libre tout de suite. Monique Crick avait donc rempilé un an, alors qu'elle se trouvait déjà à la retraite. 

«Je suis née à Montluçon. Pas de mystère sur la date. J'ai 48 ans.» Mon interlocutrice ne surjoue pas son rôle de directrice, à l'instar de certaines de ses collègues venues d'outre-Jura. Le ton reste simple. Direct. Pas de grandes affirmations. Il s'agit pourtant d'une japonologue (je pense qu'on dit comme ça) réputée. La suite de son parcours de vie apparaît limpide. Des parents universitaires. «Il y en avait beaucoup dans la famille, de la philosophie aux sciences dures.» De premières études à Aix-en-Provence. La suite à Paris. «Je m'intéressais à la peinture.» Ecole du Louvre, par conséquent. «On m'a demandé tôt de choisir un domaine.» Ce sera l'Extrême-Orient. «Il y avait des cours, mais aussi une expérience du terrain grâce aux collections de Guimet ou Cernuschi.

Le chinois avant le japonais 

Tout cela posait bien sûr des problèmes linguistiques. «J'ai commencé par le chinois aux Langues orientales.» Un choix presque logique. «Mais il existait à Guimet une section japonaise quelque peu délaissée, avec une seule conservatrice. La possibilité de l'assister me semblait passionnante. J'ai donc passé au japonais.» Laure a rapidement fait son trou. «J'ai eu l'occasion d'aller une première fois sur place pour le musée dans le cadre d'une mission. Venir avec le Guimet formait une belle carte de visite.» C'était aussi un moment heureux au musée, alors en pleine rénovation à Paris. «Tout était à refaire.» Laure emmenait avec elle une importante sculpture ramenée de son périple à la fin du XIXe siècle par le fondateur Emile Guimet. 

L'objet restait alors l'essentiel pour Laure. Mais la langue, avec tous ses difficultés et ses pièges? «Ce qui m'intéressait, c'était avant tout les œuvres. Je m'efforçais bien sûr de travailler l'expression orale et écrite, mais je voyais avant tout en eux le moyen de mieux comprendre. C'était pour moi le passage indispensable.» Il fallait aussi élargir le champ des connaissances possibles. A Paris, le goût du Japon a longtemps porté sur les époques les plus tardives. C'est ce qu'on a appelé à la fin du XIXe siècle le japonisme. «Le grand art bouddhique intéressait peu de gens en Europe. Afin de le découvrir, il fallait aller dans le pays-même. Je disposais une bourse du Ministère de l'éducation. Ma mission avait créé en moi le vrai déclic.»

Une thèse sur une peinture 

Laure a fait un mémoire en travaillant à mi-temps. Puis est venu le moment de la thèse. Sur l'art bouddhique, naturellement. Il lui fallait retourner là-bas. «Je suis partie pour l'Université de Sendai, qui forme les meilleurs spécialistes en ce domaine. Son univers demeure très traditionnel, mais je m'y suis très rapidement sentie bien.» Le sujet de la doctorante portait sur une seule peinture célèbre, datée 1086. «J'avais fait une découverte à son propos. Un élément de ce trésor national était demeuré caché. Je pouvais la rattacher non seulement au bouddhisme, mais au taoïsme. C'était un mandala des étoiles.» Soutenue à Paris, la thèse a fait date. «Elle m'a ouvert des portes.» 

«J'ai ainsi pu prolonger mon séjour.» Laure Schwartz Arenales est entré pour quelques mois au Musée national de Kyoto. Mais que faire ensuite? «Un professeur m'a signalé un poste d'études japonaises comparatives. J'ai été tentée.» Le transfert a réussi. «A Ochanomizu, je me suis retrouvée à Tokyo dans un environnement très différent. Je passais de Sendai, qui restait un univers masculin, à une université plutôt féminine. Plus ouverte.» Laure devait arriver avec des conférences (en japonais bien sûr) devant des gens de toutes cultures. «Leur seul point commun était de travailler sur le pays.» Une idée enrichissante. Une sorte de vie de famille aussi. «Les Japonais sont fidèles par culture une fois qu'ils vous ont accepté.»

Histoire des collections

Il restait encore à Laure Schwartz Arenales une longue station universitaire avant d'arriver au Musée Baur. C'est Sophia, qui se trouve en dépit de son nom à Tokyo. «Une université très internationale.» Et donc un peu francophone. «J'enseignais la japonologie en japonais.» De quoi s'agit-il? Des collections d'art nippon formées en Europe. Dont celle des époux Baur. «J'ai noué là des liens avec de nombreux étudiants, que j'ai accompagnés au fil des années. Certains sont du reste déjà venus me rendre visite à Genève!» 

«Je savais que je reviendrais un jour.» Mariée et mère de deux enfants, Laure se sentait certes bien au Japon, où elle a passé passé deux décennies. Mais en rêvant parfois d'autre chose. Ailleurs... «Il me fallait l'occasion.» L'émigrée a appris par des amis qu'une annonce avait été publiée pour le poste de directeur au Musée Baur. «Je n'ai pas réagi tout de suite.» Laure connaissait pourtant Monique Crick pour l'avoir jadis côtoyée à Guimet. «Profitant d'un passage en France, j'ai profité de voir le musée, pour lequel j'ai éprouvé un coup de foudre.» Il s'agissait d'un poste à pourvoir par concours. «J'ai postulé et j'ai été choisie.» Reste aujourd'hui à maintenir la ligne. «J'aime le fait que l'endroit possède un côté muséal tout en maintenant une recherche rigoureuse. C'est un héritage à faire fructifier dans une ville qui s'y prête bien.»

Retouches prévues 

Si Laure Schwartz Arenales entend assurer un continuité, il y aura cependant des retouches. Moins d'expositions, mais plus longues. Une ouverture vers les périodes plus anciennes, admirablement représentées au Museum Rietberg de Zurich mais pas à Genève. Des interventions contemporaines, «comme il y en a déjà eues.» Celles-ci ne toucheront pas qu'aux beaux-arts. «Ceux que l'on appelle chez nous des artisans jouent un rôle très important dans les cultures orientales. Nous somme loin avec eux de la simple décoration.» 

La suite bientôt aux cimaises du musée! Il est bien tôt pour en dire davantage. Je me suis toujours étonné du fait que les nouveaux conservateurs se voient bombardés de questions sur un avenir parfois lointain, alors qu'ils viennent de débarquer. «J'ai tout de même eu la chance de pouvoir travailler plusieurs mois fin 2017 en compagnie de Monique Crick. Je ne découvre pas tout aujourd'hui!»

(1) Elles n'ont toujours pas fait l'objet d'une présentation, alors que l'Ariana a montré les céramiques léguées par Frank Dunand.

Photo (DR): Laure Schwartz Arenales.

Prochaine chronique le mardi 27 février. Le Musée du Luxembourg, aujourd'hui disparu, a été créé en 1818. C'était le premier musée d'art contemporain, ce que rappelle Beaubourg.

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