Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

GENÈVE/La Maison Tavel "fait le mur" avec les Réformateurs

Crédits: RTS

La Maison Tavel fait le mur. Oh, en toute respectabilité! Le musée genevois raconte depuis quelques jours la construction du Mur des Réformateurs aux Bastions. L'opération s'est terminée, avec des retards dus à la guerre, en 1917. Il s'agit donc d'un centenaire. Voire plus. Avortés, les premiers projets datent du XIXe siècle et les choses n'ont pas été toutes seules au XXe... Comment commémorer Calvin dans une ville devenue à majorité catholique, et ceci au moment même où l'Eglise divorce (sans pension alimentaire) de l'Etat? 

Au sous-sol de la Maison Tavel, il y a un parcours historique, avec ce qu'il faut de projets non retenus. A quoi les Genevois ont-ils échappé, du véritable monument aux morts conçus par le jeune (il l'a été une fois) architecte Maurice Braillard à la rangée de réformateurs où le sculpteur suisse Rodo se prenait pour Rodin? Vous me direz que les noms se ressemblent. La scénographie a dû faire entrer tout cela dans un espace compté. Raphaèle (oui, oui, cela s'écrit comme ça) Gygi a fait des miracles. Il y a même des documents à découvrir dans des tiroirs, dont le maniement exige cependant une bonne musculature. Notons que le Mur, avant de donner lieu à une exposition, a déjà fait l'objet d'un film de Roland Pellarin en 2015. Ce monument longtemps mal-aimé a donc doublement pris sa revanche. 

La manifestation actuelle est due à Alexandre Fiette, en charge de la Maison Tavel. Le plus simple reste d'en parler avec lui. Ce n'est pas que je me décharge de la chose, que je trouve excellente. Mais il s'agit non pas de «Faire le mur?», comme le veut le titre, mais de voir ce qui se cache derrière. Il fallait à l'époque marcher sur des œufs. Tout se révélait infiniment délicat. 

Alexandre Fiette, que se passe-t-il vers 1900 quand démarre l'opération?
C'est la fin d'un malaise. Genève s'émancipe de sa culpabilité calvinienne. Il va y avoir les 400 ans de la naissance du réformateur en 1909. L'austère Calvin fait l'objet d'études renouvelées. La cité a résolu le problème Michel Servet, brûlé en 1553, avec un monument expiatoire. Il est maintenant permis de penser à un homme d'Eglise plus humain et ce de manière moderne. Il est également devenu possible de le montrer d'une manière spectaculaire. Je vous rappelle que Calvin, hostile à tout culte de la personnalité, avait exigé d'être enterré sans tombe. 

Le Mur final ne le laisse cependant pas seul. Il y a aux Bastions quatre sculptures monumentales de Bèze, Farel et Knox.
Le projet évolue au fil des ans. Il naît de manière privée et informelle en 1902. C'est Charles Borgeaud, professeur de droit et d'histoire, qui le fait habilement entrer dans la sphère publique. Il explique que du protestantisme est né une idée nouvelle de la démocratie. Le monument proposera une généalogie en partant de Calvin. En traversant les siècles, la Réforme aboutira à des solutions populaires dans de nombreux pays, de l'Angleterre à la Hollande. Le monument acquiert du coup une légitimité collective. Sur le plan pratique, Borgeaud doit négocier. Il crée une association. Celle-ci étudie la viabilité du projet, qui n'est alors pas forcément un Mur. Le processus peut ensuite continuer. Il s'agit, en mettant tout le monde d'accord, de trouver un emplacement, puis un contenu. Le professeur décoince les gens et ramène à lui les contestataires. On discute. On arrive à un consensus. On vote. Notons que le choix des Bastions était le retour à l'idée initiale. Entre-temps il y a eu une dizaine d'autres situations envisagées... 

Il y aura deux concours.
Il fallait décider comment figurer la Réforme. Borgeaud a ici été abordé par un sculpteur local, Maurice Reymond. L'homme n'est plus tout jeune. L'artiste est apprécié. Il revient de Paris, ce qui lui confère une aura internationale en plus de l'ancrage local. L'homme sera la victime du processus qu'il a enclenché. Il y aura une foule d'artistes pour tenter le concours. Les 71 projets seront exposés. Commentés. Le choix du jury se portera sur celui d'Alphonse Laverrière, à l'aube d'une grande carrière avant tout lausannoise, et de son coéquipier Jean Taillens. C'est le plus contemporain, si on le compare aux autres, d'un style déjà très daté. Ici, pas d'allégories pompeuses. Nous sommes dans une esthétique un peu pharaonique, qui fait preuve d'un goût nouveau pour le monumental. 

Reste à trouver le, ou les sculpteurs.
Reymond refait surface, sans séduire. On lance alors la seconde compétition. Celle-ci met en évidence la maquette du Hongrois János Horvai, avec un grand Christ au sommet, ce qui pose problème dans une société désormais voulue laïque. Rodo, qui pousse à la roue par manque de travail, ne plaît pas vraiment. Le choix va se porter sur deux jeunes artistes français, Marcel Landowski, le futur auteur du Christ de Rio, et Henri Bouchard (1). Comme les architectes, ils donnent l'idée de modernité et de simplicité. 

Les travaux peuvent alors commencer.
La première pierre est posée en 1909, après la création des conditions voulues pour la stabilité. Le mur d'enceinte, sur lequel le monument allait se voir plaqué, a été construit sans fondations au XVIe siècle. Il a fallu trouver la bonne pierre, puis la faire venir de Bourgogne. A suivi la maçonnerie. L'assemblage. Il fallait discuter le moindre détail avec Borgeaud. Les sculpteurs envoyaient des maquettes depuis Paris. Des praticiens ébauchaient ce que les Français ne font que terminer. Tout cela s'est révélé lent. Très lent. Il y a ensuite eu la guerre, en 1914. Ce sont des artistes permissionnaires qui achèveront le monument pendant le conflit, en 1915-1916. 

Pas d'inauguration spectaculaire alors...
Le monument est remis à la Ville en toute discrétion. On est au pire du conflit, en 1917. Il faut éviter tout problème. Parmi les souscripteurs, puisqu'il s'agit d'une initiative privée, il y a pour une somme importante l'empereur d'Allemagne Guillaume II, en raison de l'évocation du protestantisme prussien. Il aurait voulu venir à une inauguration, mais la Suisse romande se montre alors violemment anti-germanique. Au-delà de cette question épineuse, le monument suscitait en 1917 un malaise non plus religieux, mais patrimonial. Politique aussi. Il donnait tout de même l'impression d'un pouvoir autoritaire. Le Mur restera du coup longtemps présenté comme une attraction touristique. C'est aujourd'hui terminé. Les temps du vandalisme contestataire des années 1960 ont fait place à un élément d'identité culturelle pour les plus jeunes générations. 

Il y a deux choses avec «Faire le Mur?», le livre et le catalogue.
Il a fallu beaucoup résumer dans l'exposition. Nous sommes en plus dans un musée s'adressant avant tout aux touristes. Ils composent le 75 pour-cent de notre public. Ces gens découvrent Genève. L'exposition donne donc des accents. Le catalogue offre une autre vision, plus complète. Plus détaillée. Plus fouillée. Avec de vrais textes. Un livre, quoi... 

(1) Comme Landowski à Boulogne-Billancourt, Bouchard a longtemps eu un atelier-musée dans le XVIe arrondissement, sur un des terrains les plus chers de Paris. Il n'existe plus, ou plutôt il a été donné à La Piscine de Roubaix (une institution magnifique) qui devrait prochainement le reconstituer. La chose n'est pas allée sans sursauts politiques en raison de la collaboration de l'artiste avec les Allemands pendant la dernière guerre.

Pratique

«Faire le Mur?», Maison Tavel, 6, Puits-Saint-Pierre, Genève, jusqu'au 29 octobre. Tél. 022 418 37 00, site www.institutions.ville-geneve.ch/fr/mah Ouvert du mardi au dimanche de 11h à 18h.

Photo (RTS): Le Mur, avec ses quatre réformateurs.

Prochaine chronique le mardi 16 mai. Le Kunsthaus d'Aarau se penche sur le Pop Art suisse des années 1960 et 1970. 

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