Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

GENÈVE/La Galerie Gagosian montre Balthus pour le meilleur et le pire

Crédits: Christie's/Galerie Gagosian

La totale. Pour son exposition Balthus à Genève, la galerie Gagosian a utilisé l'ensemble de ses espaces disponibles. Il y a les deux niveaux de la galerie de Longemalle, bien entendu, mais aussi l'étage où se trouvent les bureaux. Il fallait donner à cet accrochage la dimension d'un événement. La légende veut en effet que les rétrospectives consacrées au peintre demeurent rarissimes (1), comme ses œuvres du reste. Le génie de Balthus résiderait en partie dans son malthusianisme artistique. Moins le peintre produit, plus c'est beau. 

On sait que tout cela tient en partie du mythe, comme la noblesse des Klossowski. Certes, Balthus (mort à 93 ans en 2001) n'aurait exécuté que 351 tableaux, ce qui reste fort peu par rapports au milliers et milliers de Picasso. Mais ce n'est tout de même pas Vermeer. Il réapparaît en outre sans cesse de ses dessins, dont certains demeurent il est vrai des «crobards». Disons que l'homme fait partie des parcimonieux, des lents et des insatisfaits. La chose n'empêche pas son œuvre d'apparaître avec le recul très inégale. C'est moins une question d'époque dans sa carrière que de formation. Cet autodidacte avait (parfois) du génie, mais guère de métier. Quand il est mauvais, il ne le reste donc pas qu'un peu. La chose a connu des précédents. Les mauvais jours de Van Gogh sont terrifiants.

Une grande "Odalisque" 

Cette constatation se fait d'emblée avec l'énorme tableau carré (225 centimètres de côté environ) occupant le fond de la galerie, au niveau du rez-de-chaussée. Couchée sur un lit à baldaquin, une mandoline à la main gauche, la juvénile «Odalisque» de 1998-1999 renvoie bien à Matisse et au-delà à Ingres, avec ce qu'il faut d'auto-citations pour que le public croie avoir affaire à un Balthus de grande envergure. Cette toile tardive, l'avant-dernière brossée par le maître à ce que j'ai compris, n'en demeure pas moins une sorte d'auto-pastiche assez maladroit, sans poésie ni séduction trouble. Et ce ne sont pas les polaroids préparatoires un peu flous, exposés en rang d'oignon à côté, qui arrangent les choses. Nous assistons ici à une fin de partie. 

Il y a heureusement de meilleures choses dans cette manifestation regroupant des pièces de toutes les périodes. Balthus, quand il le veut bien, est un grand dessinateur. Le grand paysage de Monte Calvello, sa résidence secondaire près de Rome lorsqu'il dirigeait la Villa Médicis, se révèle une des meilleures versions de ce qui compose, en fait, une série des années 1970. Il y a au sous-sol une délicieuse suite de croquis, tous datés de 1947. Elle se trouve près du texte de la même année (présenté dans une vitrine) où Antonin Artaud, sur un ton à la fois incantatoire et délirant, parle de la «misère noire» de Balthus en 1934, l'année où le public parisien l'a découvert grâce à un succès de scandale. Tracé bien avant, en 1932, le «Strümpelpeter» (une sorte d'ancêtre d' «Edward aux mains d'argent» avec Johnny Depp) frappe lui aussi par sa liberté d'imagination.

Un ermite très visité 

A l'étage également, il faudrait pouvoir trier, et donc éliminer. Si l'esquisse, déjà de bonne taille, pour «Le salon» de 1941 apparaît importante, ne serait-ce que sur le plan historique, le paysage de 1929 représentant «Le quai Malaquais» a bien de la chance d'être signé Balthus. Et face au magnifique crayon, très sensuel, représentant «Katia dans un fauteuil les bras levés» de 1970-1971, certaines petites études ne font pas le poids.

Il n'en demeure pas moins qu'il s'agit là d'une présentation muséale, les institutions de Lausanne et de Vevey ayant déjà consacré à Balthus des hommages de son vivant. Il reste maintenant à démythifier l'artiste, qui aura longtemps joué à la fin de sa vie les ermites un peu trop visités à Rossinière. A relativiser son œuvre. Et surtout à la situer dans un courant. A l'heure où les figurations sont redevenues la norme et où certaines avant-gardes ont pris en revanche un coup de vieux, il n'y a plus de raison d'en faire une figure d'exception. 

(1) Je me souviens d'avoir vu l'exposition de la Tate londonienne en 1968. Elle avait fait passer Balthus du statut de peintre pour «happy few» à celui d'artiste célèbre. Celle du Centre Pompidou en 1983 en a par la suite fait une vedette populaire. Un statut que l'homme feignait de détester.

Pratique

«Balthus», Galerie Gagosian, 19, place de Longemalle, Genève, jusqu'au 29 juillet. Tél. 022 319 36 19, site www.gagosian.com Ouvert du mardi au samedi de 10h à 18h.

Photo (Christie's/Galerie Gagosian): La grande "Odalisque" de 1998-1999. Détail.

Prochaine chronique le mardi 3 mai. Prangins et son millionième visiteur.

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