Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

GENÈVE/La Fondation Baur raconte l'histoire de la famille Loup en Chine

Crédits: Fondation Baur, Genève

La «Malle de l'Inde». L'ouverture du Canal de Suez. Les concessions européennes de Shanghai. Les légations étrangères de Pékin. La Fondation Baur joue à fond de l'exotisme ce printemps avec «L'aventure chinoise, une famille suisse à la conquête du Céleste Empire», une exposition montée par Estelle Niklès van Osselt et scénographiée par Nicole Gérard. Cette présentation touche par ailleurs la Fondation de près. L'un des membres de la famille Loup a fourni en antiquités Alfred et Eugénie Baur dès les années 1920. Gustave Loup a même accueilli le couple lors de son unique voyage à travers la Chine. C'était en 1924. 

Tout cela aurait pu rester sinon secret, du moins en attente d'une révélation future. Il aura fallu un faisceau de coïncidences pour en arriver là. Tout a commencé avec une première mention du nom, suivie de bien d'autres, dans les archives Baur. Puis est apparue une malle pleine de lettres racontant le destin de Neuchâtelois partis faire fortune dans un Empire du Milieu en pleine déconfiture. Ce fut enfin la découverte inattendue, chez un antiquaire, d'albums de photographies illustrant l'existence asiatique des Borel et des Loup. Restait à lier la gerbe afin de restituer une aventure de près d'un siècle. En 1857, à 19 ans, Eugène Borel part pour la Chine, où le rejoint deux ans plus tard Pierre-Frédéric Loup. En 1954, Bernard Loup, petit-fils du second, doit remettre son commerce aux communistes pour pouvoir rentrer avec sa seule chemise en Suisse, où il avait prudemment envoyé sa famille depuis plusieurs années. Entre-temps, l'homme a connu l'avènement de la République, les Seigneurs de la Guerre se disputant le pays et l'invasion japonaise...

Des coucous pour les Chinois 

Comme on pouvait le penser avec des Neuchâtelois, l'affaire originelle était l'horlogerie. Les Chinois, aux goûts par ailleurs incompréhensibles pour les Européens, se révèlent friands de montres. Et plus généralement de mécanique. Les marchands venus chercher fortune arrivent même à leur vendre des coucous. Ceux-ci ont juste le défaut de mal supporter un climat trop humide. Mais, trandis que Eugène Borel rentre en Suisse après diverses aventures, il y a bientôt diversification chez les Loup junior. Si Bernard reste dans la branche, Albert devient architecte, construisant à Tianjin des bâtiments publics et privés dont certains existent toujours. Gustave se fait enfin marchand d'art, avec un magasin rue Céard à Genève du nom de «La Chine antique». 

Tout n'a pas été facile dans cette aventure un brin coloniale. Entre deux moments où les émigrés tentent de reconstituer, en dépit du cadre, leur vie occidentale, il s'est produit des crises graves. Les Chine était, et reste un pays xénophobe. En 1857, loin des Loup et des Borel, des habitants de Hong-Kong empoisonnent les pains des étrangers à l'arsenic en dépassant la dose voulue pour les tuer. En 1870, c'est l'effroyable massacre de Tiensin. Gustave Borel survit, caché plusieurs jours dans une cheminée, tandis que les Européens se font au propre couper en morceaux. En 1900, éclate enfin la Guerre des Boxers, une secte fanatisée soutenue en secret par l'impératrice douairière Cixi. Une photo étonnante montre, sur un mur de la Fondation Baur, Gustave, Albert et Bernard posant tout sourire à côté d'une bombe (non explosée) atterrie tout près de chez eux.

Le meilleur et le pire 

L'exposition se devait bien sûr de montrer aussi des objets. Tous n'appartiennent pas au musée privé, qui possède cependant les plus beaux. D'humbles choses sont là pour illustrer le goût naissant, ou plutôt renaissant des «chinoiseries» après la grande vogue du XVIIIe siècle. Le meilleur et le pire se côtoient alors sur les présentoirs des salons bourgeois. Tout est à vendre dans un Empire éclaté, et parfois soumis au pillage. Après le sac du Palais d'Eté de Pékin, en 1860, dont le souvenir reste si humiliant pour les Chinois actuels, Eugène Borel n'a-t-il pas trouvé, et ramassé, deux cloisonnés impériaux cabossés jetés sur la route par la soldatesque? 

Et puis, il y a bien sûr les objets Loup acquis par les Baur! La plupart d'entre eux se révèlent tardifs. Il y a notamment là d'autres cloisonnés, des flacons à tabac, des robes de mandarin brodées ou des jades taillés avec une étonnante virtuosité vers 1900. C'est très différent du goût assez strict véhiculé par Tomita Kumasaku, le marchand japonais préféré des Baur. Plus exubérant. Plus décoratif. Un rien décadent. Mais souvent plein de charme. Je pense notamment à cette étonnante gourde en porcelaine entièrement décorée de chauves-souris.

Un exotisme disparu

Reste encore au visiteur à s'installer dans une minuscule salle de cinéma. Les images défilent, tandis qu'une musique fait entendre des fox-trot des années 1920 chantés en mandarin. Il y a parallèlement la vie locale et celle, un peu artificielle, des Suisses fêtant le 1er Août sous des cieux exotiques. Car la Chine reste alors vraiment différente. Un autre monde. Elle fait rêver, surtout lorsqu'elle se voit revue par Hollywood. Il en ira ainsi jusqu'aux années 1960. Aujourd'hui que tout a été nivelé, démoli, reconstruit, internationalisé et pollué, l'ex-Empire reste-t-il porteur de rêves, si ce n'est ceux de richesse facile et de commerce mondialisé?

Pratique 

«L'aventure chinoise, Une famille suisse à la conquête du Céleste-Empire», Fondation Baur, 8, rue Munier-Romilly, Genève, jusqu'au 2 juillet. Tél. 022 704 32 82, site www.fondationbaur.ch Ouvert du mardi au dimanche de 14h à 18h.

Photo (Fondation Baur): Gustave Loup avec une partie de chasse à Tiensin en 1903.

Prochaine chronique le jeudi 20 avril. Le Mamco à Genève. Rodin à Paris.

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