Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

GENÈVE/La Fondation Baur présente le potier Yoshikawa Masamichi

Crédits: Fondation Baur

C'est subtilement verdâtre. Ou alors délicieusement bleuté. Normal! Ce sont là les couleurs du céladon, cette couverte de céramique asiatique qui a donné au début du XVIIe siècle son nom au héros de «L'Astrée», le «best-seller» d'Honoré d'Urfé. Nous restons en effet avec elle dans les tonalités distinguées, et donc pâles. Rien à voir avec les émaux criards qui caractériseront plus tard certaines porcelaines chinoises décadentes. 

Le céladon n'en est pas passé de mode pour autant. La preuve! Il reste le signe distinctif du potier Yoshikawa Masamichi, qui expose en ce moment ses œuvres à la Fondation Baur. Il ne s'agit bien sûr pas là d'objets utilitaires. Quoique... Certains gros vases boules pourraient servir à installer un «ikebana», ou alors de porte-parapluies. Il s'agit cependant d'une minorité de pièces. La plupart d'entre elles constituent des objets sculpturaux d'un goût très architectural. Un architecture qui ne serait pas tirée au cordeau. Une architecture à la Frank Gehry. Les différentes plaques assemblées penchent en effet dans tous les sens. Il y a de plus, ce qui nous ramène tout de même à la céramique, des coulées. En arrivant à la base, elles prennent une nuance brunâtre qui ne manque pas d'allure, certes, mais qui apparaîtraient un peu boueuses au départ d'une construction de béton.

En phase avec Carouge 

Yoshikawa Masamichi est l'hôte de la Fondation Baur pour un peu plus d'un mois (1). Sa présence n'a pas à se justifier en ces lieux, puisque le musée privé demeure réservé aux arts asiatiques. Elle n'en coïncide pas moins avec le quinzième Parcours céramique carougeois, qui a commencé le 16 septembre. L'idée est d'amener ici un maître japonais contemporain pas tout à fait inconnu en Suisse. En 1992, alors que brillait la Triennale de la porcelaine de Nyon, Masamichi avait obtenu un second prix. L'homme était alors moins célèbre qu'il ne l'est devenu aujourd'hui dans le (petit) milieu des amateurs de ce qui constitue, au Japon, un art majeur. Il reste en effet difficile de parler de céramique en Europe dans une chronique consacrée aux beaux-arts sans faire discrètement sourire de condescendance... 

Masamichi est né en 1946. L'année zéro du Japon d'après-guerre. Le débutant a pensé faire carrière dans le design, et plus particulièrement l'architecture d'intérieur. Son installation à Tokomane a changé cette orientation. Vivant dans l'un des six plus anciens centres céramiques de l'archipel, l'homme a eu envie de travailler la terre et d'assister à sa transformation sous l'effet du feu. Il a choisi la porcelaine, ce qui n'allait pas de soi, même si les noms d'Arita, de Satsuma ou d'Imari restent dans la mémoire. Le matériau lui permettait d'équilibrer le plein et les vides, ce qui le passionnait. Il y avait aussi la question de l'équilibre et des tensions. Bref. Le créateur tenait avec elle son mode d'expression.

Spiritualité incluse 

La plupart des œuvres, recouverte d'une couverte céladon «seihakuji» (j'avoue dans vergogne avoir piqué le mot dans le dossier de presse) demeurent monochromes. Mais pas toutes! Il arrive à l'artiste de dessiner de fines lignes abstraites en bleu de cobalt ou en rouge de cuivre. On dirait un peu des traits au stylo bille. Elle gomment le côté construit, tout en proposant de nouveaux problèmes d'équilibre. Mais il ne faut pas trop voir en elles des pièces décoratives. Il y a de la pensée là-dessous. De la réflexion. De la spiritualité aussi. Ces œuvres doivent «devenir un lieu favorable à un esprit, un «kami», qui lui appartient.» Avouez que c'est trapu! 

Présentée au sous-sol du musée, l'exposition doit beaucoup à sa mise en scène. Cette dernière est, comme toujours ici, de Nicole Gérard. La décoratrice a joué avec d'énorme tiges de bambou. Chaque objet se retrouve placé au millimètre près sur une étagère de la couleur voulue. On reconnaît le raffinement d'une institution qui jouit d'un large prestige international. Je ne vous le répéterai jamais assez. Genève ne doit pas sa réputation muséographique aux subventions municipales versées à la louche et aux millions de la Fondation Wilsdorf. Je mets à part l'Ariana, qui fait bien, et le MEG qui pourrait en faire un peu plus pour le même prix. Le reste du renom genevois en la matière reste bel et bien dû aux Barbier-Mueller, à la Croix-Rouge (et donc au Croissant Rouge), au Musée international de la Réforme et aux Bodmer.

Nouvel espace 

La Fondation Baur a inauguré depuis l'ouverture au public de l'exposition Yoshikawa Masamichi son nouvel espace dédié au donations venant compléter les collections d'Alfred et Eugénie Baur. C'était le 14 septembre. J'y reviendrai dans une prochaine chronique. Chaque chose en son temps.

(1) L'exposiiton est organisée en collaboration avec la Galerie du Don, dans l'Aveyron. Notons que l'artiste figurait au menu du Parcours Céramique carougeois en 2013.

Pratique

«Yoshikawa Masamichi, Architectures», Fondation Baur, 8, rue Munier-Romilly, Genève, jusqu'au 15 octobre. Tél. 022 704 32 82, site www.fondationbaur.ch Ouvert du mardi au dimanche de 14h à 18h, jusqu'à 20h le mercredi 20 septembre. L'artiste sera à nouveau présent du 16 novembre au 12 décembre à l'Espace Emergency de Vevey, qui se trouve 20, rue de la Byronne.

Photo (Fondation Baur): L'une des grandes pièces de Yoshikawa Masamichi présentées à Genève.

Prochaine chronique le jeudi 21 septembre. Des livres d'art.

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