Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

GENÈVE/La Fondation Baur invite au voyage avec "Le bleu des mers"

Crédits: Musée du Prado/Fondation Baur, Genève 2017

Nous sommes en 1602. Tandis que les Genevois fêtent l'échec miraculeux de l'agression sur leur ville par le duc Charles-Emmanuel de Savoie, connu sous le nom d'«Escalade», les Néerlandais, libérés de la tutelle espagnole depuis 1581, se lancent sur les mers. En 1602 se voit créée la Compagnie des Indes orientales. Notons qu'il ne s'agit pas d'une affaire d'Etat, mais d'une entreprise commerciale. Dans ce pays protestant, qui commence alors sa fabuleuse ascension économique, tout part du privé. C'est ce qui explique peut-être la prospérité générale. Les Pays-Bas vont même connaître ce que l'historien Simon Schama a appelé, dans un célèbre ouvrage de 1987, «L'embarras de richesses». Comment combiner cette accumulation de biens avec la rigueur calviniste? Il ne faut pas oublier qu'ailleurs le XVIIe siècle se caractérise par une profonde dépression financière.

Au départ, la Compagnie est à la recherche d'épices exotiques. La cannelle, le clou de girofle, le safran, le poivre restent alors des condiments sans prix. Les armateurs vont vite découvrir que le goût de la clientèle va surtout aux porcelaines chinoises bleues et blanches qu'elle découvre, d'où le titre «Le bleu des mers» de l'actuelle exposition de la Fondation Baur. De telles marchandises n'étaient pas tout à fait inconnues en Europe. Il en était arrivé quelque-unes dès le Moyen-Age, sans doute par voie terrestre. Montées en or ou en argent, elles faisaient partie des cabinets de curiosité princiers. Au XVIe siècle, les Portugais, qui dominaient alors les océans (1), n'avaient pas su exploiter le filon. Trop mal organisés. Les Hollandais, eux, vont satisfaire leurs clients jusqu'aux derniers. De 1607 à 1682, il exportent douze millions de céramiques en Occident. En 1795, au moment de la dissolution de la Compagnie, ils en seront à trente (millions).

Dialogue avec la peinture 

On comprendra dans ces conditions que la porcelaine de Chine se soit vite démocratisée. Son acheteur en mettait partout, comme le prouve un tableau anonyme, «La visite», prêté par le Musée d'art et d'histoire de Genève. Comme quoi une peinture de qualité modeste peut prendre tout son sens dans un tel contexte. Des toiles, il y en a d'autres dans cette exposition qui sera la dernière du règne de Monique Crick. Le Prado a prêté, tout comme le Kunsthaus de Zurich ou les musées de Weimar, Chambéry ou Besançon. Il fallait à la commissaire des tableaux précis. Ceux où le spectateur peut découvrir les mêmes céramiques que dans les vitrines. Ces dernièrs proviennent bien sûr des Collections Baur, riches en porcelaines d’exportations grâce au legs de l'ambassadeur Charles Muller et de son épouse (2). Les compléments en la matière arrivent du Victoria & Albert, de Guimet ou du Musée des arts décoratifs de Paris. 

L'exposition propose un voyage sur le thème de la mondialisation. Les Néerlandais se retrouvent effectivement en panne lorsque l'empire des Ming s'effondre au milieu du XVIIe siècle. La guerre civile fait rage sur le continent. Il faut des substituts. La clientèle attend. C'est d'abord le Japon, où la Compagnie a réussi à mettre un pied au large de Nagasaki sur une île artificielle. Arita fournit 190 000 pièces. Puis vient l'apport iranien. Une jolie production, mais présentant deux défauts pour les Européens. D'abord, les décors sentent la copie. Ensuite, le royaume séfavide n'est pas parvenu à obtenir de la vraie porcelaine. Il s'agit d'une fritte. Les Florentins ont connu les mêmes déboires lorsque les Médicis voulurent leur fabrique vers 1570 (3).

Beau décor 

«Le bleu des mers» s'arrête à la fin du XVIIe siècle. La période suivante verra l'essor des manufactures allemandes, puis françaises, italiennes ou anglaises. La Fondation Baur propose un élégant cours d'histoire, avec des pièces de qualité et de bons tableaux (même si trois d'entre eux sont en fait des photos). Ce succès doit beaucoup, comme toujours ici, à la mise en scène de Nicole Gérard. La décoratrice a même reconstitué derrière un tulle une nature morte avec vaisselle chinoise, comme on les aimait à Amsterdam vers 1670. Tout y penche. C'est voulu. La nature morte tire son origine de la vanité, avec l'idée d'éphémère qu'elle suppose. Tout peut se briser d'un instant à l'autre. 

Luxueuse, l'exposition a été rendue possible par l'apport d'une fondation ne donnant pas son nom. Une pure coquetterie, dans la mesure où tout le monde sait qu'il s'agit de Willsdorf. Elle a aussi reçu l'appui de la galerie de Jonckheere, établie à Genève après avoir eu pignon sur rue à Bruxelles et à Paris. «Le bleu des mer» s'accompagne d'une luxueuse publication ne comportant pas que de jolies images en couleurs, mais des essais de fond. 

(1) Le Portugal a disparu à la suite de l'extinction de la dynastie des Avis en 1580. Philippe II l'a alors fusionné à l'Espagne, dans le giron de laquelle il restera jusqu'en 1640. L'une des premières décisions, malheureuse, de Philippe II fut de fermer le port de Lisbonne en 1584. Les Hollandais avaient la voie libre!
(2) Il y a aussi eu en 2002 la donation de Thérèse et John D. Blum.
(3) La porcelaine des Médicis, bleue et blanche, est aujourd'hui d'une infinie rareté.

Pratique

«Le bleu des mers», Fondation Baur, 8, rue Munier-Romilly, Genève, jusqu'au 25 février 2018. Tél. 022 704 32 82, site www.fondation-baur.ch Ouvert du mardi au dimanche de 14h à 18h.

Photo (Musée du Prado): Ce bouquet de Brueghel le Jeune trempe dans un vase bleu et blanc venu de Chine.

Prochaine chronique le sammedi 9 décembre. Tepolo inédit au Palladio Museum de Vicence.

 

 

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