Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

GENÈVE/L'Espace Muraille présente les céramiques d'Edmund de Waal

Crédits: Espace Muraille

Il y en a qui font tout juste. C'est le cas d'Edmund de Waal, qui accomplit du coup une carrière de premier de classe. Né en 1964 à Nottingham (la ville de shérif de «Robin des Bois»), le céramiste anglais ne compte plus les succès et les honneurs. Tout cela sans sortir des règles du bon genre. Il y a un côté «upper class» chez ce céramiste aujourd'hui présenté à l'Espace Muraille de Genève. Une galerie créée il y a quelques années dans des caves de la rue Beauregard donnant sur les Casemates par Caroline et Eric Freymond. Les premiers jours, l'exposition se prolongeait du reste dans l'appartement aux belles boiseries que le couple n'en finit pas de restaurer dans l'immeuble du XVIIIe siècle situé juste au-dessus. 

Mais qui est Edmund de Waal? Une star dans le monde de la poterie. La chose reste plus aisée au Japon, où il a passé plus d'un an, et dans les pays anglo-saxons. La céramique jouit ici d'un statut majeur, avec parfois les tarifs financiers qui vont avec. Fils du doyen de la cathédrale de Canterbury, Edmund découvre la terre à cinq ans. Adolescent, il devient l'élève de Geoffrey Whiting, lui-même disciple de Bernard Leach, un homme sur lequel de Waal écrira plus tard. Comme nous sommes dans un monde très convenable, il poursuit parallèlement ses études à Cambridge. L'obligatoire séjour au Japon vient un peu plus tard.

Une double carrière

De Waal développe depuis une double carrière. Il produit des tas de petits pots et il écrit. Ce sont les premiers qui ont fait sa gloire. L'artiste (avec au moins trois majuscules) crée de très menus objets. Ils possèdent des non-couleurs (crème, beige, légèrement gris) délicates et distinguées. Ces éléments lui servent ensuite à créer des installations, plus ou moins vastes. Il s'agit de mises en situation. Chaque porcelaine possède sa place, millimétrée, dans des sortes de caissons. De Waal joue avec les vides et les pleins. On pense bien sûr aux choses que peignait à Bologne Giorgio Morandi. Il est aussi permis, vu la présence de lourds encadrements noirs ou blanc, de songer aux pharmacies de son compatriote Damien Hirst. 

Cette volonté de contrôle, cette importante donnée à l’œuvre avec un grand «o», cette immodestie pour tout dire ont su séduire les lieux et les gens les plus sélects. De Waal a vite acquis un statut d'artiste contemporain et non plus d'artisan. On l'a donc vu partout dans l'Angleterre chic. A Waddesdon Manor, le château des Rothschild donné à la nation. A Chatsworth, la demeure séculaire des ducs de Devonshire. A la Royal Academy. A la Tate Britain. Des endroits où il souvent créé une pièce in situ. Les prix d'Edmund de Waal, déjà élevés, ont encore pris l'ascenseur quand il a été pris sous contrat par la galerie Gagosian en 2013. Les chiffres aujourd'hui murmurés à Espace Muraille ont ainsi cinq ou six chiffres.

Un livre à un million d'exemplaires 

Parallèlement à cette reconnaissance professionnelle, marquée par d'innombrables distinctions honorifiques, de Waal s'est fait louer comme écrivain. Il a logiquement commencé par parler poterie. En 2010, l'homme a cependant sorti «The Hare With Amber Eyes». Il s'agit d'un récit mettant en scène la famille d'une de ses grands-mères, née Ephrussi. L'une des plus riches familles juives, qui s'est retrouvée prise à Vienne dans la tourmente du nazisme. Rien là de très original. On a déjà lu ça dix fois. J'avoue avoir parcouru ce demi-roman, et n'en avoir conservé aucun souvenir. «Le lièvre aux yeux d'ambre» (l'histoire tourne autour de «netsuke» japonais, ces petits objets servant jadis de boutons) n'en pas moins séduit un immense public. Vendu à plus d'un million d'exemplaires, le livre s'est vu traduit en vingt-cinq langues. En 2015, «White Road» a également suscité la passion.

Il n'est bien sûr pas question de littérature, mais de céramique à Espace Muraille, qui divise comme de coutume l'exposition sur deux niveaux, liés par un escalier interne. Tout se révèle irréprochable dans la mise en scène conçue par la commissaire Laurence Dreyfus. C'est d'un goût parfait. Un peu trop, sans doute. Par ailleurs rigide à cause des boîtes métalliques noires et blanches, l'ensemble finit par dégager ce que j'appelais un léger ennui haut de gamme. Le visiteur, moi en tout cas, aimerait le petit rien qui dérange et qui perturbe. Ce n'est pas le fait qu'il y ait une seule installation, tout en bas, sans verre de protection qui va créer le vent de folie. Les «Lettres de Londres», pour reprendre le titre de Voltaire donné par Edmund de Waal à son exposition genevoise, restent un peu des lettres mortes.

Pratique

«Lettres de Londres, Edmund de Waal», Espace Muraille, 5, place des Casemates, Genève, jusqu'au 15 avril. Tél. 022 310 42 92, site www.espacemuraille.com Ouvert du mardi au vendredi de 10h à 12h et de 13h à 18h, le samedi de 13h à 18h.

Photo (Espace Muraille): Une installation d'Edmund de Waal.

Prochaine chronique le lundi 13 mars. Alberto Cuoghi au Centre d'Art contemporain.

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