Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

GENÈVE/L'art narratif de l'Américain William Leavitt au Mamco

Crédits: Wiliam Leavitt/Mamco, Genève 2017

Ouf! Ça y est. J'ai retrouvé mes notes. Non sans mal, du reste. L'ennui c'est, que comme les soucis, ces dernières ont tendance à s'empiler. L'actualité semble parfois atteinte de folie. A peine un événement a-t-il émergé qu'il se retrouve dépassé par un autre. Les expositions de longue durée en souffrent dans les médias. Elles se voient toujours remises au lendemain, sans qu'il y ait une quelconque procrastination. Je vous ai ainsi déjà deux fois annoncé un article sur les nouvelles propositions (c'est comme cela qu'on dit en art contemporain) du Mamco genevois. Et puis boum! Il s'est intercalé une chose plus urgente, ce qui ne signifie pas qu'elle ait été plus importante. Que voulez-vous? Il existe des sujets dont la durée de vie semble moindre que pour d'autres. Il faut les consommer tout de suite, un peu comme les œufs du jour.

Je reviens maintenant au Mamco, qui orchestre ses expositions actuelles autour de William Leavitt. Le 9 octobre (je sais, c'est vieux), Lionel Bovier et son équipe proposaient leur conférence de presse. Pas de culte œcuménique, comme les fois précédentes. Le Centre d'art contemporain ne se dévoilait pas simultanément. Aucune messe basse par ailleurs. Nous étions quelques-uns (la presse a tendance à rétrécir ces temps) dans la salle de conférences du quatrième. L'étage fixe. On sait que ce lieu-phare de l'ère Christian Bernard s'est mué en espace permanent pour les ensembles constituant des spécificités du Mamco. Cela dit, je peux tout de suite rassurer les gens de ce musée. Ce dernier n'est par ailleurs toujours pas comme les autres. Ici, pas de starification. Si William Leavitt est une vedette pour les «fashionistas» du contemporain, il reste inconnu du grand public en dépit de son âge. Et lorsque, dans son petit discours, Lionel Bovier a cité quantité de noms en disant toujours «que vous connaissez sans doute», il présumait un peu. Eh bien non! Je ne connaissais en général pas.

Suggérer une histoire 

«Avec Leavitt, nous ouvrons le troisième volet d'une méthode mise en place pour établir des filiations», explique le directeur. «L'ensemble des espaces temporaires du musée est aujourd’hui voué à l'art narratif. Tout part de la rétrospective Leavitt, qui se voit nourrie par d'autres présentations. De même que les choses se cristallisaient naguère autour de Wade Guyton, il y a cette fois un prisme tournant autour de ce Californien de 76 ans. Chaque élément extérieur en fait briller une des facettes.» La caractéristique revendiquée par l'actuel Mamco est bien la cohérence. Une certaine vision de l'histoire de l'art récent aussi. On sent, je sens en tout cas, une fascination pour les années 1970 et 1980, avec ce qui en reste aujourd'hui. Nous voici du coup revenu aux fameuses filiations. 

Mais qui est au fait Leavitt? Un Américain, né à Washington. Un homme qui a émergé dans les années 1960, celles qui ont bouleversé la définition même de l'art. Une personnalité liée à nombre de gens devenus célèbres par la suite. C'est un proche d'Allen Ruppersberg, de Bruce Nauman, de John Baldassari ou d'Ed Ruscha. Comme le précise bien Lionel Bovier, s'il s'agit d'en montrer aujourd'hui une rétrospective, celle-ci ne sera pas trop chronologique. Il y a bien des pièces conçues entre 1970 et nos jours, mais l'accent se voit mis sur les plus «historiques» d'entre elles. «Je pense à «Patio», qui illustre très bien son univers.» Il s'agit là d'une œuvre narrative, dans la mesure où, composée d'éléments hétérogènes, elle vise à raconter (ou du moins à suggérer) une histoire. «Leavitt travaille à Los Angeles qui, hier comme aujourd'hui, constitue la cité du cinéma. Une usine à créer des récits structurés dont nous sommes les spectateurs en rêvant d'en devenir les acteurs.» Leavitt en déconstruit les codes de représentation. De fait, avec lui, nous sommes à la fois dans le décor et au milieu de ses coulisses. 

Un système de références

«C'est là tout le problème», reprend Lionel Bovier. «Comment faire du narratif dans ce qui reste fixe dans un musée?» Leavitt se situe avec cette problématique dans tout un mouvement émergent au début des années 1970 pour perdurer avec une grand visibilité» en Europe avec le travail un peu (voire très) répétitif de Christian Boltanski. La chose se devait d'être illustrée. Il y a donc un certain nombre de gens présentés en ce moment au Mamco dans la séquence "Narrative Art". «Nous nous sommes autorisés à faire des références.»

Afin de renforcer cette vision d'un art de conteur, le Mamco laisse donc en place l'exposition du collectif canadien General Idea. "Nous en avons même un peu complété l'accrochage." Le musée donne une aperçu de ce que peut constituer un artiste fictif. Il complète avec des photos et un film ("Food") son fonds Gordon Matta-Clark. Allen Ruppersberg pointe le bout de son nez grâce à "The Never Ending Story". Adrian Piper et Martha Rosler complètent le panorama. Tout ce petit monde se renvoie la balle. Il s'agit pour chacun de faire partie du récit. Celui-ci devient du coup choral. Encore faut-il qu'il sache parler au visiteur! Je vous préviens tout de suite. Un petit effort s'impose à ce dernier pour ingérer ce qui forme en réalité un tout.

Pratique

"William Leavitt, Rétrospective", Mamco, 10, rue des Vieux-grenadiers, Genève, jusqu'au 4 février 2018. Tél. 022 320 61 22, site www.mamco.ch Ouvert du mardi au vendredi de 12h à 18h, les samedis et dimanches dès 11h.

Photo (Willim Leavitt/Mamco): L'affiche de l'actuelle rétrospective Leavitt. "Theme Restaurant", 1986.

Prochaine chronique le vendredi 27 octobre. Le Musée Jenisch de Vevey propose la gravure de Franz Gertsch.

 

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