Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

GENÈVE/Jan Blanc à la Société des Arts. Pour qui, pourquoi des conférences?

Crédits: DR

C'est «l'homme pressé», mais le romancier Paul Morand n'y est pour rien (1). Jan Blanc court d'un endroit à un autre. Il faut dire que le jeune doyen de la Faculté des Lettres de l'Université de Genève donne ses cours magistraux, qu'il participe à des colloques un peu partout, qu'il publie énormément (récemment sur Josuah Reynolds, bientôt sur Van Gogh et sur la peinture historique anglaise au XVIIIe siècle) et qu'il donne en plus des conférences... 

C'est pour cette dernière raison que nous nous voyons du reste, en coup de vent, ce mercredi 1er mars. L'homme vient de donner le premier exposé d'une série de quatre à la Société des Arts. La plus ancienne association savante de Genève, puisqu'elle remonte à 1776. Il y parle à ses membres (et à d'autres auditeurs, dont ses élèves regroupés en fan club) de la peinture à Bologne et dans l'Angleterre des XVIe-XVIIIe siècle. Jan Blanc est spécialiste de cette époque, qu'il enseigne. En témoigne en librairie son énorme livre sur Vermeer, paru chez Citadelle & Mazenod. Ce pavé revient ces jours dans l'actualité, vu l'exposition du Louvre. 

Jan Blanc, pourquoi donner des conférences hors du monde universitaire?
Je trouve important de s'adresser à un large public. Il y a les étudiants et la recherche, bien sûr, mais il existe aussi cette fameuse «cité», dont l'Université à tout avantage à se rapprocher. Il faut lui montrer ce qu'elle produit. L'Alma Mater doit ainsi faire comprendre qu'elle n'est ni la seule institution, ni le seul lieu possible. Je suis contre les tours, qu'elles soient de verre ou d'ivoire. Il faut rester élitiste, bien sûr, mais dans le bon sens. L'approche scientifique, exigeante, doit ensuite se voir partagée. On peut dire des choses compliquées en s'exprimant simplement. 

Que représente pour vous une conférence?
Un exercice difficile. Il faut en une heure - alors que j'ai toujours la tentation de parler une heure trente, voire une heure quarante-cinq - faire le tour d'un sujet. L'auditeur doit recevoir des repères. Des clefs. Il a aussi l'occasion de poser des questions, ce qui n'est guère possible lors d'un cours magistral. Nous sommes plus proches du séminaire, où le nombre des participants se voit limité dans le cadre universitaire. Le tout se passe ici dans le décor convivial de l'Athénée, où la conférence est suivie d'une verrée dans les salons. Nous en arrivons ainsi à la conversation, presque comme dans un salon du XVIIIe siècle. Les gens vous font poliment des remarques. Ils racontent leurs expériences. On peut ici parler d'échanges.

De quelle manière construisez-vous vos exposés sur Bologne et l'Angleterre?
Je pars des œuvres. J'opère une sélection faisant le tour de la question. La chose permet d'éviter le côté littéraire ou abstrait qui me semblerait ici redoutable. Je commence par situer le propos. Géographiquement. Historiquement. J'explique par exemple comment Bologne, ville papale, a pu devenir «une seconde Rome». Un exposé doit comprendre des lignes de force. Derrières les œuvres, le public découvre qu'il existe des débats propres à l'histoire de l'art. Des débats où la réponse change suivant les générations. Il y a cinquante ou soixante ans, le grand historien Denis Mahon voyait ainsi à Bologne une rupture avec les trois peintres de la famille Carrache vers 1590. J'insiste, comme beaucoup de mes contemporains, sur l'idée contraire, qui est celle d'une continuité depuis les débuts du XVIe siècle. 

Cela fait beaucoup de choses à faire comprendre en soixante minutes...
Au-delà d'une heure, insensiblement, les auditeurs décrochent. J'en tiens compte en resserrant. La chose n'offre pas que des défauts. Elle m'évite de tomber dans l'inventaire. Il y a la fameuse tentation de tout dire. Je sélectionne donc, en laissant tomber des choses. C'est évident ici, où je reprends une série de leçons que j'ai données à l'Université. Je ramène treize cours à deux conférences pour Bologne. Du coup, j'ai décidé d'articuler le propos autour de trois thèmes. Le Concile de Trente, qui a réformé l'iconographie religieuse dès les années 1550. Une nature ayant donné lieu à l'invention d'un paysage idéalisé. La fortune critique aux XVIIe et XVIIIe siècles, quand la peinture bolonaise se voyait portée au pinacle. 

Et l'Angleterre, qui fera l'objet de deux soirées?
Là, il y a une grande césure. C'est la «Glorieuse Révolution» de 1688. Comme pour Bologne, mes deux conférences préparent en fait un voyage sur place d'une partie des sociétaires. Il s'agit de leur donner, comme à ceux qui ne partiront pas, une vision d'ensemble. Ce ne sera pas un «best of». Je vais au contraire illustrer la diversité des genres. L'Angleterre, ce n'est pas uniquement le portrait et le paysage. Il y a aussi la grande peinture d'histoire ou, à une autre échelle, la miniature. Je vais aussi être amené à décrire une société, en allant du règne d'Henry VIII, mort en 1547, au décès de George III en 1820, avec tous ses changements. Le déclin de la Cour. La montée de la gentry. L'importance des grands domaines et de leurs châteaux... Je tenterai de le faire d'une manière originale. Une conférence doit surprendre. Il lui faut proposer des relations inattendues. 

Avec la Société des Arts, vous avez pourtant une clientèle cultivée...
Et il me semble bon de travailler avec elle! L'Université doit reconnaître qu'elle a mené un travail pionnier et qu'elle a su se maintenir. La Société des Arts à droit à l'attention et à des attentions de notre Faculté. 

On parle toujours du déclin des Lettres et en art à la montée irrésistible du contemporain. Vous sentez-vous isolé en tant qu'enseignant d'une période allant du XVIe au XVIIIe siècle?
Non. En première année, je donne des cours à 150 personnes environ. Ils sont une vingtaine en moyenne dans les séminaires. Je surveille une quinzaine de thèses. 

Pourriez-vous donner trois sujets arrivant à bout-touchant pour celles-ci?
Trois? Je citerai le sujet sur la peinture catholique aux Pays-Bas durant le XVIIe siècle. C'est un travail terminé. Novateur. Allant à contre-courant des idées reçues. Pour l'Angleterre, il y a une recherche sur les portraits allégoriques, si complexes et si déroutants, de l'époque des Tudor et de Jacques Ier Stuart. Une étudiante travaille enfin sur la couleur dans les intérieurs parisiens au XVIIIe siècle. Cela s'annonce très intéressant. 

(1) Le célèbre romand de Paul Morand de ce titre a paru en 1941.

Pratique

Prochaines conférence à la Société des arts, Palais de l'Athénée, Genève, le mercredi 8 mars (Bologne, 2e partie), le 26 avril et le 10 mai (les deux exposés sur l'Angleterre) à 18h45. Site www.societedesarts.ch Entrée ouverte aux non-membres dans la limite des places disponibles.

Photo (DR): Jan Blanc, qui annonce par ailleurs un livre sur Van Gogh et l'athéisme et un autre sur la peinture d'Histoire en Angleterre.

Prochaine chronique le mercredi 8 mars. Art contemporain à Yverdon.

 

 

 

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