Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

GENÈVE/Dessins italiens de la Renaissance au Cabinet d'arts graphiques

Crédits: Académie des Beaux-Arts de Düsseldorf/Cabinet des Arts graphiques, Genève

Il y a du beau monde! Si Raphaël n'a pas pu venir, happé par une exposition à Vienne, si Michel-Ange a manqué le rendez-vous genevois au profit d'un autre à New York, il y a bien Andrea del Sarto, Federico Barocci, Perugino, Filippino Lippi, Correggio ou Luca Cambiaso au Cabinet des arts graphiques de la promenade du Pin. Leurs productions présentées font partie de la collection formée au XVIIIe siècle par Lambert Krahe (1712-1790), un peintre de Düsseldorf. En une vie, le cher homme a accumulé 15 000 dessins, 25 000 estampes, 300 esquisses peintes et 268 plâtres. Le tout a été acquis en 1782 par l'Académie de sa ville natale, qui conserve toujours l'ensemble. 

«La partie baroque en est depuis longtemps connue», explique Christian Rümelin, en charge du Cabinet. «Ses plus belles pièces ont souvent été montrées. La partie consacrée aux XVe et XVIe siècle italien, comprenant environ 500 feuilles, n'a fait que récemment l'objet de recherches approfondies.» C'est Sonja Brink qui s'est chargée de piloter cet énorme travail d'investigations. Il a fallu trouver des attributions plausibles, dont certaines se verront forcément contestées. Si certains dessins se rapprochent à mon avis de manière évidente d’œuvres connues, d'autres supposent une science du «connossoirship». Le mot anglo-saxon recouvre un mélange de science infuse et de de divination. En un éclair, le spécialiste peut proposer une idée de nom, qu'il faudra bien sûr étayer par la suite le mieux possible. Il existe de petits génies en la matière, mais c'est là un talent qui ne s'acquiert pas dans les universités.

Peintres collectionneurs 

Krahe était donc peintre. Il ne faut pas y voir un hasard. Depuis Giorgio Vasari (1511-1574), père spirituel de tous collectionneurs de dessins, de nombreux artistes ont collecté les œuvres sur papier de leurs prédécesseurs ou leurs contemporains. Un colloque se tiendra du reste sur ce sujet à Genève les 31 octobre et 1er novembre. Ces gens ont favorisé les écoles transalpines, ce qui peut sembler normal pour Benedetto Luti (1666-1724), Carlo Maratti (1625-1713) ou Pier Leone Ghezzi (1674-1755). Mais les grands Anglais ont suivi leur trace depuis Peter Lely au XVIIe siècle. Il suffit de citer les noms de Sir Josuah Reynolds (1723-1792) et surtout de Sir Thomas Lawrence (1769-1830). Ce dernier a peut-être réuni le plus bel ensemble jamais possédé par un seul amateur. Ces collections mythiques ont été dispersés. Demeure, même si elle apparaît plus modeste, celle de Lambert Krahe, demeurée depuis plus de deux siècle siècles en son état originel. 

L'Allemand a donc commencé à rassembler des œuvres en Italie dans les années 1750. Il pensait à son futur enseignement. Depuis la fin du Moyen Age, les dessins servaient de modèles à copier et à comprendre. Krahe a poursuivi sa quête plus tard. Les cartons laissés par les artistes du passé semblaient inépuisables. La plupart des prix demeuraient modestes. C'est à partir de la seconde moitié du XXe siècle qu'on a assisté à un véritable assèchement pour les époques anciennes. Les créations vénitiennes, florentines ou romaines de la Renaissance se font faites toujours plus rares sur le marché. Même pour les maîtres secondaires. L'apparition d'un Michel-Ange ou d'un Raphaël en vente publique fait sensation aujourd'hui. Il suffit de se remémorer le tintouin provoqué à Paris par la récente découverte d'un Léonard pourtant très mineur... et son estimation!

Quelques pièces fabuleuses 

Au cours de sa carrière de collectionneur (celle de peintre n'a pas laissé de grands souvenirs), Krahe a réussi quelques coups fumants. L'actuelle exposition, qui a logiquement commencé sa carrière à Düsseldorf et qui arrive à Genève sans contre-partie grâce au réseau de Christian Rümelin, comporte ainsi plusieurs pièces admirables, rares, ou parfois les deux. C'est le cas de la feuille où Gherardo Starnina (jadis connu comme «Il Maestro al bambino vispo») a tracé des deux côté, sur fond bleu, différentes figures drapées. L’œuvre a l'air presque neuve au milieu d'un ensemble où les restaurateurs se sont montré discrets. On n'est pas sur le marché de l'art. Or Starnina est tout de même mort à Florence en 1412... 

Ce n'est pas la seule bonne surprise dans ce choix de 104 pièces écrémant une collection bien entendu disparate. Il y a là des merveilleuses figures d'études précoces du Pérugin (vers 1486), deux mains suffisant à dire le talent  de Federico Barocci, un extraordinaire vieillard assis de Battista Franco datant des années 1530 ou impressionnant prophète assis du méconnu Lattanzio Gambara, tracé vers 1570. Une bonne trentaine d'autres sommets seraient à citer. La crème de la crème, en quelque sorte. Le reste ne semble pas à dédaigner pour autant, même s'il produit une moins forte impression. Il faut aussi tenir compte de la taille des feuilles et de leur état de conservation, parfois médiocre.

Murs de différents bleus 

Le Cabinet des arts graphiques a réservé ses quatre grandes salles à la collection Lambert Krahe. Les murs se sont vus repeints de différents tons de bleu. Normal! C'est la couleur des montages de dessins, depuis qu'elle a été adoptée au XVIIIe siècle par l'amateur français Jean-Pierre Mariette, «le prince des collectionneurs». Il faut dire que ces teintes flattent le papier, surtout lorsqu'il n'est plus très blanc. Elles aident à économiser la lumière, que les normes de conservations actuelles veulent très tamisée. Elles donnent enfin aux salles de musée, qui sentent aujourd'hui souvent la clinique, la chaleur d'un salon privé. La chose apparaît d'autant plus flagrante ici que le Cabinet de la promenade du Pin occupe un ancien appartement transformé. 

Bref, il s'agit d'une réussite totale dont il faut profiter pour toutes ses raretés. Il se trouve peu de dessins italiens dans les musées suisses, même ceux de Bâle ou de Zurich. Seul le Jenisch de Vevey tient bon la rampe, grâce en partie à un fonds ancien. L'autre caractère exceptionnel est la parcimonie des manifestations permises au Cabinet des arts graphiques, pourtant très riche dans d'autres domaines. La direction actuelle du Musée d'art et d'histoire pense que deux expositions par an sont largement suffisantes pour un département aussi marginal. Il ne faudrait surtout pas dépasser ce petite nombre. Une absurdité de plus à Ubuland!

Pratique 

«Dessins italiens de la Renaissance, Collection de l'Académie des beaux-Arts de Düsseldorf», Cabinet des arts graphiques, 5, promenade du Pin, Genève, jusqu'au 7 janvier 2018. Tél. 022 418 27 70, site www.institutions.ville-geneve/fr.mah.ch Ouvert du mardi au dimanche de 11h à 18h. Catalogue en allemand édité par Michael Imfof Verlag. Une colloque, au programme à préciser, aura lieu le 31 octobre et 1er novembre au MAH.

Photo (Académie des Beaux-Arts de Düsseldorf): Une feuille d'étude à la pointe de métal du Pérugin, tracée sur le papier vers 1486.

Prochaine chronique le mardi 3 octobre. Beautés retrouvées à Rome.

Du même auteur

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info


Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."