Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

GENÈVE/Daniel Winteregg, micro-localier de l'image, se retrouve à "No' Photo"

Crédits: Centre d'Iconographie genevoise/Daniel Winteregg

Nous sommes passage de la Tour, au Centre d'iconographie. On ne peut pas dire que le bâtiment verdâtre placé à l'ombre de la Tour construite par l'architecte Blavignac au XIXe siècle constitue une réussite de l'architecture moderne. Il possède au moins le mérite d'abriter des archives dépendant aujourd'hui de la Bibliothèque de Gevève, après avoir été dans le giron mammelu des Musées d'art et d'histoire. Il y a là quatre millions de documents. «Dites plutôt cinq», précise Nicolas Schätti, responsable de ce patrimoine. «Au rythme où les fonds de photographes nous parviennent, on est arrivé au million de pièces supplémentaires en dix ans.» 

Parmi ces ensembles figure l'atelier de Daniel Winteregg, qui fera samedi l'objet d'un coup de projecteur au MEG, lors de la première nuit genevoise intitulée «No' Photo». J'ai longtemps collaboré avec Daniel à la «Tribune de Genève». Bonjour bonsoir. On ne sait souvent rien de ses collègues. C'était l'occassion de retrouver celui qui annote maintenant ses images ici. «Je viens au Centre deux après-midi par semaine.» C'est que peu de gens pensent à donner sur le moment toutes les indications, tant elles semblent évidentes sur le coup de l'actualité! «Je dirai tout de même que Winteregg a accompli sur le moment son travail très consciencieusement par rapport à d'autres», constate Nicolas Schätti. «Pour ce qui manque, la mémoire lui revient. Je pense que nous récupérerons presque la totalité de son disque dur intellectuel.» D'où les séances hebdomadaires...

Un petit Kodak pour commencer 

Daniel est né en 1944. Famille modeste. «Mon père était employé chez Sedeco. Un complexe électrique qui se trouvait au Grand-Pré. Ma mère restait à la maison.» Tout a commencé par un cadeau. «Ma marraine m'a offert un petit Kodak. J'ai photographié la famille. Mes camarades...» De cela, il ne subsiste rien. «J'ai tout jeté, volontairement.» Il y a ainsi bien des trous chez Winteregg, dont Nicolas Schätti déclare que le Centre ne conserve en fait qu'une demi carrière supposant tout de même 200 000 négatifs. «C'était en 1964. J'avais été invité avec les gens de «La Voix ouvrière», qui était le quotidien du Parti du Travail à Moscou. Je me suis dit que ce n'était pas possible de continuer ainsi.» La foi lui est revenue en voyant un spectacle d'amateurs. «J'ai éprouvé l'envie de prendre des images. Je me suis dis que c'était tout de même beau, la photographie.» 

Daniel Winteregg est alors entré à la «Tribune». «Je ne rappelle plus en quelle année.» Ce dont il se souvient, en revanche, c'est qu'il a immédiatement été contacté par «L'Hebdo» après l'avoir quittée. «C'était pour un reportage sur les facteurs. Un sujet qui me parle. Je ne suis pas un artiste, mais un micro-localier.» L'homme est tout de même revenu à la TG. «C'était cette fois pour du travail au coup par coup.» D'où une activité importante pour «Genève Home Informations». «Et puis voilà...» Il ne faudrait cependant pas oublier le «Journal de Genève» ni «Le Temps». Daniel a réalisé pour ce dernier sa seule grande incursion hors de Genève et de ses environs. «C'était en 2000 pour le tour du monde qu'avait entrepris le quotidien. J'ai couvert le trajet Bergen-Saint-Pétersbourg.»

Un rôle à jouer pour la photo 

Bien des choses ont changé depuis l'entrée de Daniel dans le métier. «Au début, la photo ne jouait pas de rôle spécifique. Il n'existait aucune politique éditoriale en la matière.» Mon interlocateur a senti les choses frémir au «Journal de Genève», quand il a accompagné un jourmaliste en balade. «La rédaction a du coup découvert qu'on pouvait raconter des histoires en images.» Est ensuite arrivée la courte période (les années 80 et le début de la décennie suivante) où celles-ci ont occupé une place majeure. «Le travail du «Nouveau Quotidien» y a beaucoup contribué en s'attachant les services d'une rédactrice spécialisée.» Certaines personnalités se sont ainsi affirmées. «Je pense que celui qui a le plus apporté, avec des éclairages violents, des couleurs fortes et des cadrages audacieux, est Steeve Iuncker.» Ce temps béni semble révolu. «Si nous recueillons depuis quelques années autant d'archives de journaux, ce n'est pas bon signe», conclut Nicolas Schätti.

L'autre révolution se révèle bien sûr technique. Le passage au numérique a tout bouleversé. «Je m'y suis mis naturellement», se souvient Daniel. «Mes collègues disaient que je gâchais le métier, qui restait pour eux essentiellement lié au laboratoire.» Il faut dire que, jusque là, la course contre la montre restait perpétuelle. «J'ai bien dû faire vingt-cinq festivals Paléo à Nyon. Au début, c'était affreux. Je photographiais le dernier groupe folk ou rock se produisant vers 19 heures. J'enfourchais ma moto. Je filais au laboratoire. Je tirais et je légendais. Il fallait que l'image soit à 22 heures sur le bureau de l'édition.» Après, plus de problèmes. «J'ai enfin pu entendre de vrais concerts.» Même chose avec les politiciens. «Je dirais que ma vie a changé le jour où j'ai enfin bu un verre en compagnie de ceux dont je venais de faire le portrait.»

Arrêt volontaire 

La vie a ainsi continué. Daniel a commencé à vraiment constituer ses archives (il y a des trous jusqu'en 1985), «même si le numérique incite à jeter beaucoup.» Et puis un jour, il a décidé de prendre sa retraite. «C'était le 19 octobre 2009. J'avais senti un signal d'alarme. J'ai entendu dire d'un collègue de l'agence ASL «que ce vieux embêtait tout le monde». Je n'aurai pas voulu d'une telle place.» Sans regrets. «J'ai tenu quarante ans. Sur le plan des conseillers d'Etat genevois, je suis allé d'André Chavannes à Charles Beer. Cela peut suffire.» Restait un sens à donner à ce qui avait été enregistré. Le choix du CIG s'est immédiatement imposé. «Je n'avais pas envie, après ma mort, que tout se retrouve dispersé par lots au Marché au Puces.» Un marché où Madame Wintergg tient par ailleurs un stand. 

Pour «No' Photo», il a fallu pratiquer un choix dans ce qui a déjà été traité. Pas plus de cinquante images! «Nous avons commencé notre travail avec Daniel par la fin, afin de mettre les images numériques sur un serveur sécurisé», précise Nicolas Schätti. Difficile de décider... «Ce qui m'a laissé la plus forte impression», estime Daniel, «c'est la viste de Fidel Castro en Suisse en 1998. J'ai là une bonne série. Pour le reste, c'est arbitraire. Il y a tellement de choses, parfois répétitives...» Daniel s'en expliquera du reste, lors d'une table ronde organisée au MEG, à 20 heures. Après la projection. «Le moment choisi par «No' Photo» pour cette discusion me convient très bien», conclut Daniel. «A 21 heures 30, je suis normalement couché et je commence à dormir.»

Pratique 

Daniel Wintergeg participe donc à «No' Photo» au MEG, 65-67, boulevard Carl-Vogt, Genève, le 14 octobre. Projection suivie d'un débat à 20 heures. Programme www.nophoto.ch Attention! Il faudra sélectionner parmi de très nombreuses propositions. 

Photo (CIG/Daniel Winteregg): Le squat Rhino et sa corne rouge caractéristique. La vie et la mort de ce lieu alternatif a beaucoup mobilisé les photographes genevois.

Prochaine chronique le mercredi 11 octobre. Mode. Balenciaga au Victoria & Albert de Londres.

 

 

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